Jusqu’au 31 décembre 2008, Comédie-Française

Invité à la Comédie-Française, le metteur en scène lituanien Oskaras Koršunovas fait partie de la déferlante de l’Est qui vient dépoussiérer le théâtre européen parfois un peu trop confortablement installé sur ses lauriers. Il a déjà monté à plusieurs reprises des pièces de William Shakespeare avant de s’attaquer à la Mégère apprivoisée, texte assez rarement mis en scène de par son contenu sexiste et donc inacceptable aux yeux des valeurs actuelles. C’est là que réside tout le génie d’O. Koršunovas : plutôt que de se laisser arrêter par les accents machistes de cette pièce, il a été en puiser toute la puissance comique et grâce à une mise en scène inspirée et inventive, il se joue habilement du premier degré pour transformer cette histoire en fable on ne peut plus contemporaine.

La Mégère apprivoisée réunit tous les ressorts de la comédie classique : le riche Baptista a deux filles à marier, la belle et charmante Bianca autour de qui s’affolent les courtisans, et son aînée, Catharina, connue pour son caractère acariâtre et rebelle. Baptista refusant d’accorder la main de sa cadette avant que Catharina n’ait trouvé un époux, les amoureux de Bianca vont se mettre en quête d’un mari capable de gérer le caractère de mégère de Catharina. Le tout est saupoudré, comme dans la grande tradition de l’époque, de jeux de rôle : maîtres et valets échangent leur position, usurpent l’identité d’un professeur ou d’un père pour mieux arriver à leur fin. De rebondissement en rebondissement, le spectacle virevolte dans un jeu des apparences étourdissant.

Dans ce monde où l’habit fait le moine, O. Koršunova n’a pas hésité à donner aux comédiens des costumes-miroirs qui cachent et révèlent tout à la fois ce monde de facettes superficielles. Des acteurs qui s’en donnent à cœur joie dans un jeu très physique, où les émotions passent par le corps autant que par le texte. La prestation de Loïc Corbery est hallucinante en jeune chien fou qui se veut maître de sa vie et de cette fameuse mégère. L’énergie qu’il dépense sur scène ne se fait jamais aux dépens de la justesse, l’intensité de son jeu irradie, rendant son Petruchio irrésistible. Face à lui, Françoise Gillard habite une superbe Catharina, qu’elle rend humaine et fragile derrière sa grande gueule affichée – sa seule défense dans cet univers dominé par les hommes. L’alchimie entre les deux comédiens nous permet de comprendre et de croire au chemin qui va les mener de la compétition à la complicité. Si la troupe du Français est parfaite, il faut aussi citer la superbe performance de Pierre Louis-Calixte au corps et au visage quasi élastique – son Tranio est réjouissant.

Sans perdre le sens du texte, tout dans cette Mégère apprivoisée est ludique, que cela soit l’utilisation très réussie de la musique – les acteurs n’hésitent pas à demander aux musiciens de reprendre certains passages pour recommencer une tirade, jouant au maximum des effets du théâtre dans le théâtre – ou les clins d’œil à la culture rock et au cinéma asiatique. C’est du W. Shakespeare vivant, organique, plein de plaisirs que nous présente O. Koršunova. Il est d’ailleurs assez mystérieux de constater qu’une partie de la critique a boudé ce spectacle : ne faites pas la même erreur qu’eux, foncez et régalez-vous, on n’a pas tous les jours l’occasion de voir du théâtre si intelligent et jubilatoire.

La Mégère apprivoisée de William Shakespeare, mise en scène d’Oskaras Koršunovas, Comédie-Française
Avec : Françoise Gillard (Catharina), Loïc Corbery (Petruchio), Adrien Gamba-Gontard (Lucentio), Pierre Louis-Calixte (Tranio), Jérôme Pouly (Grumio)
Crédit photos : Brigitte Enguérand

Article originellement publié sur Culturofil.net.

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