Jusqu’au 1er novembre 2008

Critique suivie d’un entretien avec Rémi Prin, metteur en scène

Théâtre de poche regroupe différents monologues de Jean Cocteau. Le metteur en scène, Rémi Prin, et la compagnie des Chimères et des Hippogriffes ont fait le choix intéressant de lier ces histoires en les situant dans un univers carcéral, chaque détenu étant détenteur d’un récit. Une belle idée, car tous les personnages évoqués se débattent avec une erreur passée ou un comportement qui les met en porte-à-faux avec la société : mensonge, crime unique ou répété, ils sont prisonniers de qui ils sont et cherchent les mots pour le dire.

Le décor est minimaliste, les murs sont tendus de noir, la seule « ouverture » est la grille d’une porte de cellule… En fait, sans mauvais jeu de mots, le décor est constitué des corps des comédiens : habillés de noir (à l’exception de l’ange, en blanc), les acteurs se relayent dans une sorte de ballet continue durant lequel ils deviennent sous nos yeux, chaises, table, ou barre de tribunal. Sobrement, ils sont là et se métamorphosent, ce qui permet de casser la monotonie d’un comédien venant dire un monologue seul en scène, puis un autre, encore un autre, etc. Cette mise en scène engage l’ensemble de la troupe, mais aussi le spectateur qui joue de son imaginaire pour donner sa vraie dimension à ce qui lui est ainsi suggéré.

Malgré son inventivité, tout n’est pas parfait dans le monde de ce Théâtre de poche. Si l’envie de bien faire est évidente chez l’ensemble de ces jeunes comédiens, certains ont plus de mal à nous transmettre les émotions qui les traversent, ce qui fait perdre de l’impact à leur monologue. Le rythme de la pièce, un peu lent, gagnerait à connaître quelques coups d’accélérateurs, notamment dans les transitions entre les récits. On peut aussi regretter que la gamme émotionnelle utilisée reste majoritairement dans les graves : vu la force de l’univers créé et le poids des thèmes abordés, il pourrait être intéressant d’explorer le potentiel plus léger de certaines parties du texte – ce qui permettrait aussi au spectateur de vivre d’autant plus intensément la représentation qu’il serait amené à éprouver des ressentis plus variés.

À la fin de la première, le metteur en scène a invité le public à s’exprimer sur ce qu’il venait de voir, en insistant sur le fait qu’il veut que Théâtre de poche soit un spectacle évolutif qui, tout en restant fidèle à l’esprit de ce que la compagnie a créé, tienne compte des retours critiques. Cet esprit d’ouverture devrait permettre à cette nouvelle compagnie de progresser d’autant plus rapidement et de gommer les défauts de cette première production.

Théâtre de poche de Jean Cocteau, mise en scène de Rémi Prin, théâtre Aire Falguière
Avec : Camille Bary, Camille Fernandez, Lise Kastenbaum, Charles Meunier, Carole Nourry, Thomas Nucci, Michaël Pothlichet, Rémi Prin.


Bref entretien avec Rémi Prin, metteur en scène et interprète de Théâtre de poche

Qu’est-ce qui t’a fait choisir de travailler du Cocteau ?

Rémi Prin : Je viens du cinéma, j’ai d’abord fait des petits films, je me suis orienté vers le théâtre après. Cocteau, je l’ai donc d’abord découvert par les films. Quand j’étais jeune, c’était la Belle et la bête, et au lycée son premier film, le Sang d’un poètequi datait de l’époque du Chien Andaloul’Age d’or… tous ses films très bizarres. C’est un film qui est tombée comme une énigme sous mes yeux, même aujourd’hui je n’ai pas la solution sur tout. Je l’ai d’ailleurs montré à mes comédiens, ils l’ont trouvé très énigmatique (rire).

Après ça, je me suis intéressé au bonhomme, je savais que c’était quelqu’un qui écrivait, mais pour moi c’était avant tout un cinéaste, alors qu’en fait, Cocteau, c’est un poète. J’ai lu ses pièces, ses scénarios, les romans et puis je suis arrivé à ses essais. Ses entretiens sur le cinématographe ont été une influence pour réaliser mes films, je me suis inspiré de sa pensée sur comment faire un film, comment arriver à donner le sentiment de fantastique, sans passer par des grands effets spéciaux. Cocteau travaillait beaucoup plus sur l’insolite que le fantastique – j’ai d’ailleurs décliné cette approche dans le spectacle, que je considère plus comme insolite que fantastique. Cocteau a cette phrase que j’aime beaucoup : « Pour faire un effet, il ne faut pas avoir un ingénieur, il faut juste avoir quelqu’un d’ingénieux. » Et tout son univers est là : c’est-à-dire utiliser des effets très simples, mais qui font mouche. Dans la Belle et la bête, par exemple il utilise de simple retour en arrière et il donne l’impression que quelqu’un ressuscite.

Cocteau, lorsque j’ai découvert son œuvre, on s’est trouvé. C’est quelqu’un qui m’a fait beaucoup de bien à travers son écriture. Je suis très littéraire, j’aime de très nombreux auteurs, j’apprends à les connaître, et c’est comme si je devenais ami avec eux. Cocteau, j’ai l’impression d’être ami avec lui. Un ami spirituel. On peut être influencé par quelqu’un, mais sans non plus le copier. Ce que j’ai voulu faire avec Théâtre de poche, c’était de prendre des textes de Cocteau, en avoir une lecture qui colle à la fois à son univers et à la fois au mien. Pour moi, mettre en scène un auteur, c’est une sorte de co-mise en scène, même si l’auteur est mort.

D’où est venue l’idée de placer ces textes dans un univers carcéral ?

R. P. : Si on reprend la genèse du projet, je voulais monter une pièce de Cocteau que j’adore, l’Aigle à deux têtes. Elle a donné à mon avis le plus mauvais film de Cocteau, du même nom, qui est son film qui ressemble le plus à du théâtre filmé et qui a très mal vieilli. C’est drôle, car à deux ans d’écart, il a fait les Parents terribles, qui est aussi une adaptation de sa pièce, mais là, il a vraiment réussi à la cinématographier. À cause de ce mauvais film, l’Aigle à deux têtes a été dénigré, alors que je pense que c’est le Mademoiselle Julie de Cocteau. Il y a d’ailleurs beaucoup de points communs entre ces deux pièces : dans les relations entre les personnages, l’amour autodestructeur. Nous avons commencé le travail, mais nous sommes des jeunes comédiens, on s’est vite rendu compte que c’était extrêmement complexe.

À l’époque, je jouais avec un des autres comédiens de la troupe dans une adaptation du Livre blanc de Cocteau. L’année précédente, j’avais déjà écrit et monté un spectacle sur la vie de Cocteau, Sous la peau de l’étoile. J’étais donc déjà très immergé dans son univers et j’avais déjà travaillé un des textes du Théâtre de poche, le Menteur. Avec Thomas (Nucci), on s’est amusé à lire des monologues et c’est comme ça que l’envie de monter un spectacle autour de ces textes est née.

Au départ, l’idée de l’univers carcéral n’était pas du tout là. J’ai rassemblé les sept monologues que je voulais utiliser, j’ai commencé à faire travailler les comédiens séparément. Ce sont des textes avec une double lecture, qui au premier abord paraissent très légers, mais au final sont très sombres. Dès le début, je voulais faire un spectacle très épuré – pour revenir encore à la pensée de Cocteau, « essayer de faire le plus avec le moins ». Très rapidement je suis partie sur l’idée de n’avoir aucun décor. Je trouve cela insupportable au théâtre lorsque un décor a coûté des millions, mais l’on se demande à quoi sert la table, le divan ou le pot de fleurs. Si le pot de fleurs n’a pas d’utilité, pourquoi est-il là ? On est donc parti sur cette idée, de rien, juste nous sur scène.

Je me suis rendu compte au fur et à mesure du travail, que s’il y avait un fil rouge qui liait tous ces textes, c’était le sentiment de culpabilité. Cocteau n’a jamais fait de prison, mais il a toujours eu un rapport très fort à la culpabilité, cela traverse toute son œuvre. Il peut y en avoir plusieurs lectures : la culpabilité par rapport à l’homosexualité, ou en allant chercher plus en profondeur, la culpabilité du suicide de son père alors qu’il n’a que 10 ans qu’il n’évoque jamais. Sauf en double lecture, par exemple dans le Menteur : ce n’est pas dit clairement, mais si l’on connaît bien son œuvre, on sait de quoi il parle. Dans son journal, on voit aussi qu’il est obsédé par le besoin d’être reconnu. Cocteau est un auteur qui a été admiré mais aussi haï, les surréalistes l’ont détesté, pendant la guerre il était détesté… c’est un auteur qui a toujours été entre l’admiration et l’énervement. Son journal ne fait que raconter, je travaille, je travaille dur, je travaille dur, je travaille dur… comme s’il avait quelque chose à expier. Son journal ce n’est que du j’ai mal, je souffre, je peine mais il le faut pour que j’y arrive. Cocteau disait toujours : « L’inspiration cela ne veut rien dire, c’est l’expiration. » Ce qu’on crée, c’est quelque chose qu’on expire, pas quelque chose qu’on inspire.

Je me suis dit, ce sentiment de culpabilité est là, il est présent, et il se trouve que le monde carcéral m’a toujours intéressé, or ces monologues ne sont pas dits par des gens qui n’ont rien à se reprocher. Et puis quand est-ce qu’on monologue ? On monologue quand on est seul, quand on n’a personne à qui parler, mais qu’on a justement besoin d’expulser quelque chose.
Lorsqu’on est seul avec ses souvenirs dans un cellule de quatre mètres sur quatre (et c’est la taille de notre scène), cette cellule, on y voit des choses et c’est là que le souvenir, les hallucinations interviennent. Et là, je savais qu’on avait trouvé quelque chose : les personnes qui disent ces monologues sont des prisonniers. Ils sont tous quelque chose à se reprocher, et ils en souffrent terriblement.

Les personnages du gardien de prison, qui porte sa propre culpabilité, et de l’ange qui vient au chevet de son amant et va exprimer ses regrets, sont aussi très importants. Sans faire un spectacle politique, mais bel et bien poétique, je voulais vraiment aborder le thème de qu’est-ce que la prison aujourd’hui.

Vous êtes une toute jeune troupe, est-ce que vous avez déjà d’autres projets ?

R. P. : Y a plein de projets ! Je prépare un nouveau spectacle, des textes de Siméon, un auteur contemporain. Je l’ai découvert cette année à travers ces monologues. Ce spectacle sera la continuité du travail fait avec le Théâtre de poche : je voudrais partir à nouveau dans une pièce où chacun est dans son monde en créant une comédie humaine, un microcosme avec quinze personnes sur scène. Je suis en train de réunir mon équipe, des comédiens qui formeront comme une ville. Des gens qui ne communiquent plus, une situation qui va en fait les pousser à la guerre, jusqu’à ce qu’ils arrivent à parler entre eux. Le projet n’a pas encore de titre définitif, et je dois encore rencontrer l’auteur, j’en suis à faire des montages de ses textes. Ce sera un projet plus vaste, une sorte de chœur antique.

Mon grand rêve, c’est de monter les Bonnes de Genet, et j’aimerais beaucoup reprendre le spectacle que j’avais monté sur Cocteau, Sous la peau de l’étoile, qui retrace sa vie en utilisant uniquement ses écrits, une sorte de biographie fantastique.

Article originellement publié sur Culturofil.net

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