Jusqu’au 21 juin 2009, Comédie-Française

Quel est l’argument de l’Illusion comique, pièce que Pierre Corneille définissait lui-même comme « un étrange monstre » ? Un père, Pridamant, dont la dureté a poussé son fils, Clindor, à l’exil est pris de remord et veut savoir ce qu’il advient de son rejeton. Pour cela, il s’adresse à Alcandre, magicien de son état, qui va lui permettre grâce à sa science de pouvoir assister aux scènes clés de la vie de son fils. Ainsi va-t-il découvrir que Clindor, désargenté, s’est mis au service d’un seigneur poltron et mythomane, Matamore. Pour ne rien arranger, maître et serviteur courtisent la même femme, la noble Isabelle…

Les premières minutes, celles de l’installation des protagonistes, ne sont pas des plus réussies : les comédiens, comme plantés sur scène, peinent à donner sens aux tirades mettant les rouages du texte en place. Heureusement, l’histoire décolle avec l’arrivée des scènes de la vie du fils : le duo formé par Matamore (Denis Podalydès) et Clindor (Loïc Corbery) est un pur régal de comédie. Les deux acteurs réussissent à imposer immédiatement des compositions fortes qui se répondent à merveille. D. Podalydes, trouillard perdu dans ses rêves de vaillance, ne s’épargne aucun ridicule pour nous faire rire. L. Corbery brille d’adresse en serviteur qui entretient son maître dans ses illusions afin de garder son estime et donc sa place. Ces duettistes sont très certainement la plus grande réussite de cette version de l’Illusion comique.

La mise en scène de Galin Stoev nous laissent mitigé : s’il ose avec succès des silences chargés d’émotion entre les comédiens, des jeux de corps en décalage avec le texte, tous ses choix ne sont pas aussi heureux. On passera rapidement sur le décor, sa lourde symbolique des vitres et l’opposition du noir et blanc… Mais comment justifier, par exemple, d’avoir placé en équilibre sur deux briques L. Corbery pour la tirade de Clindor emprisonné ? L’acteur est mis en bien mauvaise posture, au sens propre ; le spectateur est distrait par ses efforts louables pour rester debout et passe à côté de ce qu’il dit – un comble ! Quid aussi du choix d’avoir habillé maîtresse et servante des mêmes robes écarlates ? Est-ce réduire les femmes à des objets de désir et de passion ? Sont-elles donc toutes identiques ? D’autres questions de ce type pourraient être soulevées, il ne s’agit pas de faire ici une liste exhaustive, mais ces décisions sont d’autant plus dommageables qu’elles nuisent à la qualité du jeu des acteurs et à la compréhension de la pièce.

Cette inégalité dans la représentation est frustrante, car il y a beaucoup d’éléments fort bien trouvés. Tel le jeu autour de la chevelure d’Isabelle, qui a une perruque aux longs cheveux, symbole de son souci des apparences, de son manque de maturité de jeune fille en fleur ; une perruque qu’elle porte ensuite autour de ses épaules, comme d’autre porterait la fourrure d’un animal mort, lorsque trahie et loin des siens elle est devenue femme.

L’Illusion comique est un texte à double, voire à triple fond, avec son apologie finale de l’art théâtral. Très démonstratif, il demande beaucoup de finesse pour ne pas devenir indigeste. G. Stoev nous le sert sous forme d’un repas quelque peu déséquilibré : les plats se suivent et ne se ressemblent pas. Ici de la subtilité et du goût, là de la lourdeur ou un manque de saveur. Au milieu de tout cela, nos sens ont parfois du mal à s’y retrouver, et l’on repartira avec une impression mélangée mais pas indifférente.

L’Illusion comique de Pierre Corneille, mise en scène de Galin Stoev, Comédie-Française
Avec : Denis Podalydès (Matamore), Loïc Corbery (Dorante et Clindor), Judith Chemla (Isabelle), Julie Saicard (Lyse), Adrien Gamba-Gontard (Adraste et le Geôlier), Alain lenglet (Pridamant), Hervé Pierre (Alcandre et Géronte)
Crédit photo : Brigitte Enguérand

Article originellement publié sur Culturofil.net

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