Jusqu’au 8 février 2009, théâtre de l’Odéon

Une expérience de théâtre bien étrange que cette mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti, puisqu’elle arrive à rendre le spectateur schizophrène le temps de la représentation. Pendant les deux heures et demie de Gertrude (le cri), on se sent divisé entre intérêt et énervement devant ce qui nous est présenté. Sur le plateau se déroule un drôle de jeu de pouvoir : c’est malgré la mise en scène pédante de Barberio Corsetti que la force du texte et des comédiens qui le servent essayent de ressortir.

Normalement, notre attention devrait être centrée sur une toute autre histoire, celle de Gertrude, la mère d’Hamlet, qui dans son désir de vivre sa folle passion pour Claudius pousse son amant à tuer son mari, le roi du Danemark. Inspiré par les personnages de la pièce de Shakespeare, l’auteur anglais Howard Barker réinvente la légende et les tragédies de la famille royale la plus célèbre de la dramaturgie mondiale. Son écriture organique, qui parle de sexe et de pouvoir avec crudité, humour et poésie, est un vrai bonheur – on sait gré au théâtre de l’Odéon de présenter cette saison un cycle dédié à ce dramaturge contemporain (on pourra y voir Le Cas Blanche-Neige, Les Européens, Tableau d’une exécution).

Malheureusement, le texte est noyé dans une esthétique le plus souvent stérile. Composer de beaux tableaux scéniques est une chose, encore faut-il qu’ils aient un sens, qu’ils viennent enrichir l’histoire ; or les choix de Barberio Corsetti laissent pour le moins perplexe. Par exemple, il utilise une lourde mécanique théâtrale pour faire descendre du ciel un arbre et un homme à l’envers, exacts reflets de l’arbre et de l’homme qui se trouvent déjà sur scène (à l’endroit, bien sûr), créant un effet miroir, mais dans quel but ? Nul ne le saura jamais. Le temps que le comédien pendu par les pieds laisse tomber une lettre à celui qui est sur scène, et cette extravagante machinerie disparaît sans plus d’explication. C’est peut-être joli, mais c’est vain.

La scène finale est l’apothéose de tout ce déploiement de jeux de miroir sans fond. Techniquement irréprochable, certes, mais avec un étrange goût de vide, les apparences prenant le dessus sur un texte que l’on n’entend plus. Cet étrange spectacle fait penser à un metteur en scène tellement emballé par les possibilités de ses jouets qu’il veut toutes les exploiter sans les maîtriser.

Au milieu de cet univers, les comédiens, dignement, font de leur mieux pour faire exister leurs rôles. S’ils arrivent à nous toucher, ils ne peuvent malgré tout compenser le manque de sens de l’ensemble. On le regrette autant pour eux que pour le public.

On parle parfois au cinéma de grands films malades, et c’est un peu à cela que fait penser cette version de Gertrude, une grande pièce malade. On pourrait tenter de la justifier en disant que finalement cela illustre bien la décadence de cette famille qui s’assassine. On pourrait. Mais cela serait simplement user d’un tour de passe-passe intellectuel pour justifier un joli ratage.

Gertrude (le cri) de Howard Barker, mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti, théâtre de l’Odéon
Avec : Anne Alvaro (Gertrude), Luc-Antoine Diquéro (Claudius), John Arnold (Cascan), Francine Bergé (Isola), Christophe Maltot (Hamlet), Cécile Bournay (Ragusa)

Article originellement publié sur Culturofil.net.

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