Album paru en janvier 2009

Ce n’est pas la première fois que la quatrième lettre de l’alphabet est utilisée dans le domaine du fantastique1, mais c’est assurément l’une des plus intéressantes. Alain Ayroles et son complice Bruno Maïorana quittent la collection Terres de Légende et se lancent dans une histoire à la Bram Stoker. Et Dieu sait si, avec ces deux-là, le terme « à la » prend tout son sens.

Déjà encensé (à raison) pour leur Garulfo, savoureux hommage autant que parodie de contes de fées en tout genre, le duo (trio en fait, puisqu’il faut y ajouter le talentueux coloriste Thierry Leprévost, lui aussi à nouveau de la partie) caressait depuis longtemps l’idée d’une aventure vampirique située dans les pampres victoriens. Pari gagné, leur D rend un ample hommage aux diverses bibles du genre : le Dracula de Stoker bien entendu, dont il reprend la situation globale, mais aussi les romans d’Ann Rice2 et leur gothique décadent.

La différence est cette fois de partir d’un personnage fort et non d’un malheureux homme moyen. Richard Drake, l’explorateur fort en gueule et néanmoins sensible, héros de cette épopée, est inspiré de Richard Burton, aventurier beaucoup trop grandiose pour constituer un personnage de fiction réaliste3. Autour de lui gravite un petit monde comptant un poète oscarwildesque et deux femmes qui, comme toujours avec Ayroles, ne font que ressembler aux stéréotypes habituels de potiche (ceci dit, Wilhelmina Murray – que ce soit dans l’œuvre originale de Bram Stoker, dans la version cinéma de Francis Ford Coppola ou dans l’univers « alternatif » de La Ligue des gentlemen extraordinaires d’Alan Moore – a toujours été une femme plutôt émancipée, piégée par les circonstances).

Si, du même auteur, l’on peut préférer les fulgurances théâtrales de De cape et de crocs, on ne peut que louer l’aspect « comédie de mœurs » de D, qui le rapproche clairement de Garulfo. Derrière l’aspect classique de la chasse aux vampires (genre dont le cahier des charges est d’ailleurs ici parfaitement rempli), on retrouve en filigrane la critique sociale, jamais lourde mais souvent présente chez l’auteur. Garulfo, la petite grenouille transformée en prince découvrait la dure réalité de la condition humaine, les inégalités et l’aspect « caste » de la société médiévale. Ici, c’est à travers « mister » Richard Drake que l’on réalise toute les subtilités et les perversités de l’aristocratie anglaise. Drake est un gentleman, mais il n’est pas noble, et en tant que tel réprouvé par les bonnes familles. On le comprend d’autant mieux quand intervient Mr Jones, obscur gratte-papier improvisé chasseur de monstre, plébéien type qui ne fait absolument pas la différence entre les degrés de noblesse.

La classe formelle de l’ensemble ne va pas sans le talent d’Ayroles pour les ruptures de ton, ce subtil décalage jamais dénué de panache qui nous rend son œuvre si moderne malgré la distance chronologique. On découvre d’ailleurs avec plaisir qu’il se marie à merveille avec l’humour et le flegme britannique. La seule chose que l’on pourra reprocher à ce premier tome est son relatif classicisme : rien de bien nouveau pour l’heure, si ce n’est le mélange entre le style Garulfo et le mythe des suceurs de sang (ce qui est déjà plus qu’intéressant). Mais gageons que la suite versera dans une veine moins attendue !

D, tome 1, Lord Faureston, scénario d’Alain Ayroles, dessins de Bruno Maïorana, couleurs de Thierry Leprévost, éditions Delcourt.

Crédits photographiques : © Delcourt/Ayroles/Maïorana 2009

  1. Que l’on pense aux différents noms en D des Éternels de Sandman (Neil Gaiman) ou, encore plus proche du sujet, à l’anime japonais Vampire Hunter D (Yoshitaka Amano).
  2. Dont l’adaptation cinématographique la plus connue, Entretien avec un vampire, avait rappelé au public à quel point Tom Cruise peut être doué quand il s’en donne la peine.
  3. Et dont, paraît-il, Bram Stoker se serait inspiré pour créer le personnage de… Dracula. La boucle est bouclée.

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