Jusqu’au 9 mai 2009, théâtre des Bouffes du Nord

C’est une histoire de famille qui se joue en ce moment au théâtre des Bouffes du Nord : alors qu’à 19h Peter Brook présente Love Is My Sin, deux heures plus tard, c’est la troupe de sa fille Irina qui s’empare du plateau. Si le père est resté très sage dans sa présentation des sonnets de William Shakespeare, c’est au contraire guidée par une joyeuse folie que la fille est allée revisiter l’histoire du mythique héros de Miguel Cervantès, Don Quichotte de la Mancha.

À partir de passages célèbres de l’épopée du chevalier à la triste figure, Irina Brook a réinventé son histoire, en la plaçant dans notre monde actuel. Don Quichotte est un ex-employé d’une firme d’architectes et Sancho un comédien qui attend sa bonne étoile : les deux traîne-savates vont quitter New York pour aller à Hollywood en ayant pour toute monture une valise à roulettes et un Caddie de supermarché. Don Quichotte a les mêmes intemporelles délusions que dans le roman, alors que Sancho ne peut s’empêcher de rêver à sa gloire prochaine.

La réussite de cette adaptation est d’utiliser par brassées entières les références de la culture pop américaine, retrouvant ainsi l’esprit de Cervantès. En effet, celui-ci a écrit une grande histoire populaire, où se retrouvent toutes les croyances de son époque. Or les États-Unis ne représentent-ils pas aujourd’hui le monde du rêve (bon ou mauvais) dans lequel tout est encore possible ? Don Quichotte va donc croiser aussi bien des cow-boys qu’une bande de motards fans de Harley Davidson, et les moulins prennent des allures de derricks…

Les nombreuses allusions au Magicien d’Oz sont aussi une excellente trouvaille. Le parallèle entre les deux histoires, celles de Don Quichotte et de Dorothée, est frappant : les deux héros sont sous le coup d’une illusion qui les amène à partir pour un voyage épique dans un univers décalé. Alors, lorsque Don Quichotte s’est pris un mauvais coup et que son écuyer lui donne une « cigarette aux herbes » pour se remettre, la vision qui s’ensuit implique forcément l’Épouvantail, le Bûcheron-en-fer-blanc, le Lion Poltron et Dorothée, qui chantent et dansent, comme tout droit sortis du film de Victor Fleming.

Bien sûr, le monde d’Irina Brook ne s’arrête pas à des airs de country et une liste de films hollywoodiens. Shakespeare est forcément aussi de la partie avec, par exemple, le gag récurrent de Sancho qui, à chaque fois qu’il doit montrer ses talents de comédien, se lance dans un monologue de Jules César. Victime de sa mémoire défaillante, il finit toujours lamentablement en criant : « What’s my line ? What’s my line ? »

On sent aussi, plus profondément, cette croyance propre à la grande famille du théâtre qui est que les histoires nous font vivre. Le personnage de Sancho en est un jubilatoire exemple : c’est en racontant, citant, plaisantant, mais en tout cas toujours en parlant qu’il arrive à s’en sortir. Véritable moulin à paroles, il ne noie pas cette dernière, mais bien au contraire vient nous rappeler constamment le pouvoir des mots. La prestation de Gérald Papasian est d’ailleurs irrésistible.

Avec presque rien, Irina Brook arrive à nous donner une impression de foisonnement. Sa mise en scène est ludique sans être gratuite. La troupe s’amuse, jongle avec les mots et les langues, danse, chante. Le seul regret en repartant est de ne pas pouvoir les rejoindre dans leur monde fou et touchant – au même titre, qu’enfant, en découvrant pour la première fois le monde d’Oz, on aurait aimé pouvoir s’y rendre, ne serait-ce que le temps des vacances.

Somewhere… la Mancha d’après Miguel Cervantès, mise en scène Irina Brook, théâtre des Bouffes du Nord
Avec : Lorie Baghdasarian, Jerry Di Giacomo, Gérald Papasian, Christian Pélissier, Augustin Ruhabura, Bartlomiej Soroczynski
Crédit photos : Pascal François

Article originellement publié sur Culturofil

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