Album paru le 27 mai 2009

« Et yo-ho-ho, et une bouteille de rhum ! » Aaaah, la flibuste ! La vie d’aventure de ces gentilshommes de fortune, partis en quête de liberté sur la vaste étendue salée, les tempêtes, les pillages, les trésors… Depuis Pirates des caraïbes et son Johnny Depp survolté, on ressent comme un retour d’embruns, ce parfum qui séduit toujours autant petits et grands.

La bande dessinée a de son côté longtemps entretenu une certaine amitié envers ce genre. Il faut dire que s’il coûte très cher à filmer, il n’est pas plus coûteux à dessiner qu’autre chose. Ainsi Barbe-Rouge de Charlier et Hubinon reste-t-il un monstre sacré du neuvième art, même s’il est de nos jours plus connu par la fameuse parodie qu’en firent Goscinny et Uderzo dans un Astérix sur deux. Plus récemment, Ayroles et Masbou rendait un brillant hommage aux romans de piraterie (entre autres) dans De cape et de crocs à travers leur flamboyant personnage du captain Boone.

Mais il manquait encore à ce genre un exemple un peu plus réaliste de la piraterie. C’est dans ce contexte que débarque À bord de l’Étoile Matutine, libre adaptation du roman de Pierre Mac Orlan. Et là, good bye farewell les histoires d’honneur et de fiers corsaires. Riff Reb’s, particulièrement inspiré, nous offre un album somptueux et d’une cruauté parfaitement en phase avec l’œuvre dont il s’inspire.

L’histoire commence par le meurtre absurde d’une jeune fille par un gamin perdu, qui s’avèrera être le narrateur. D’emblée, le ton est posé : « une Île au trésor sans trésor, sans perroquet et sans espoir », comme l’a décrit admirablement Francis Lacassin1. La vie mènera le gamin sur le pont de l’Étoile Matutine, un fier bâtiment où il secondera le capitaine George Merry et le chirurgien MacGraw, qui lui apprendra tout ce qu’il aura besoin de savoir.

Découpée en courtes nouvelles à la morale généralement à l’avenant, la BD évite adroitement les passages obligés d’une histoire de pirates (pas de batailles navales, pas de tempêtes, pas de kraken ni de duels flamboyants). Les personnages, loin d’être des enfants de chœur, se révèlent volontiers cruels et sans pitié. On retrouve dans cette œuvre un ton que l’on pourrait qualifier de « politiquement incorrect » si le terme avait eu une signification lors de la parution du roman, dans les années vingt. Une saveur qui en fait toute la force : débarrassées des contraintes de la morale, les intrigues peuvent se concentrer sur la véracité des personnages, dont l’humanité peine à faire surface. Les « héros » de cette aventure se comportent bien souvent comme des bêtes, mais des bêtes libres. Tout le paradoxe du pirate, repris depuis sur bien des tons : personnages insoumis, ivres de liberté et en même temps crapules sans foi ni loi, dégagés de toute règle. Le personnage principal, gamin de quatorze ans qui se qualifie lui-même de « Ganymède sournois et soumis » du capitaine2, ne témoigne d’aucun regret vis-à-vis de son existence.

Publiée dans le cadre de la collection Noctambule des éditions Soleil, un label dirigé par Clotilde Vu (déjà codirectrice de la collection Métamorphose avec Barbara Canepa), cette adaptation fait plus qu’honneur à l’artiste qui s’est lancé dans l’aventure. Riff Reb’s mériterait bien qu’on mette un tonneau en perce. Allez, ferlez les huniers, amenez les cabestans et l’abordage, mille sabords !

À bord de l’Étoile Matutine
, texte de Pierre Mac Orlan, dessins de Riff Reb’s, éditions Soleil, collection Noctambule.

  1. Journaliste, écrivain, éditeur et accessoirement inventeur de l’expression « neuvième art » pour qualifier la bande dessinée.
  2. Ganymède qui fut enlevé par Zeus pour servir à boire dans l’Olympe, mais aussi pour servir d’amant au roi des dieux, en ces temps où la pédérastie était une norme. Si le texte de Mac Orlan est parfaitement soigné, il évoque parfois avec un détachement poignant des horreurs aujourd’hui particulièrement choquantes.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *