Jusqu’au 9 mai 2009, se joue au théâtre des Bouffes du Nord son ingénieuse adaptation de Don Quichotte, Somewhere…la Mancha. Irina Brook, fille d’un metteur en scène et d’une comédienne, a le théâtre dans le sang et en bonne shakespearienne, elle prend le monde pour scène. Entre le Massachusetts et la France, elle monte ses projets avec une passion communicative.

Dans Somewhere… la Mancha, on sent une grande connaissance du texte de Miguel Cervantès, mais on a l’impression que le spectacle s’est aussi construit autour d’improvisations. Comment s’est déroulée l’écriture de la pièce ?

Irina Brook : On a bien étudié notre Cervantès, et d’ailleurs cela me déçoit lorsque je lis des commentaires disant « Ah, pauvre Cervantès… » Je me demande combien de gens ont lu la fabuleuse traduction d’Aline Schulman qui a vraiment retrouvé le ton d’origine : un mélange terre à terre, vulgaire, grossier et drôle, mais aussi ésotérique et beau. Exactement comme Shakespeare. Ce fut d’ailleurs la même chose avec Roméo et Juliette (Irina Brook avait monté la pièce en 2002), il y a des puristes qui sont partis en claquant la porte. En fait, ils ne se rendent pas compte que c’est la pièce la plus vulgaire de tout Shakespeare, ce sont des jeunes qui s’insultent sans arrêt. Avoir des gens qui se disent des choses élégantes n’a rien à voir avec l’esprit de Roméo et Juliette !

C’est vrai qu’il y a beaucoup de correspondance entre les deux auteurs.

I.B. : Il y avait même une théorie comme quoi c’était la même personne ! (Rires.)

Il y a une tendance à enfermer les classiques et à leur faire perdre leur vitalité…

I.B. : Oui, et à chaque fois cela me blesse lorsque j’entends ces « Ah, pauvre auteur… ». J’ai l’impression d’aller tellement profondément dans l’esprit de l’écrivain et de me sentir tellement proche du texte d’origine. En essayant de ne rien faire qui soit gratuit, mais simplement de faire ressortir le texte à travers la façon dont je vois le monde. Il n’y a aucune volonté de plaire aux jeunes, de vouloir être moderne : je travaille simplement avec mon langage et ce que je comprends en ayant absorbé et digéré l’auteur. C’est quelque chose de très organique, qui sort du travail sur le texte et du travail d’ensemble, avec les acteurs.

Pour revenir à la question de départ, je pense que j’écris non pas avec un ordinateur ou un stylo, mais avec des gens. C’est les acteurs qui sont mon stylo, mon encre. J’ai une sorte de phobie du papier ou de l’écran vide, donc j’écris en live. (Rires.) Ce spectacle est le premier que je ressens vraiment comme un travail d’auteur, proche de moi. Les acteurs improvisent, je les dirige, je leur jette deux ou trois phrases et cela prend forme d’une manière difficile à décrire. C’est très naturel et très agréable.

Il y a de nombreuses références au Magicien d’Oz : qu’est-ce qui a fait le déclic pour mettre les deux histoires en parallèle ?

I.B. : Je voulais faire Le Magicien d’Oz depuis des années et des années ! Je voulais le monter d’une façon complètement déconstruite. Avant de créer Somewhere… la Mancha, je regardais Le Magicien d’Oz avec les enfants et je me demandais comment le monter avec un danseur, un acteur, un musicien et quelqu’un pour Dorothée, puis j’ai fini par faire le Don Quichotte. Et je me suis dit, pourquoi ne pas mêler les deux ? Deux road-movies, deux quêtes, deux personnages qui cherchent… J’ai mis les choses qui me passionnent ensemble et elles semblent se marier assez naturellement.

Du coup, vous avez assouvi votre envie par rapport au Magicien d’Oz, ou bien est-ce que vous aimeriez y revenir ?

I.B. : Je pense que je peux encore y revenir. Je n’ai pas encore les personnes exactes en tête, mais si un jour je trouve Dorothée, c’est quelque chose que j’aimerais retravailler. C’est une histoire très initiatique et extraordinaire. Le roman parle d’une quête de soi-même. Il y a toutes sortes de théories écrites sur le fait que l’homme de fer c’est le cœur, l’homme de paille c’est la tête et le lion le corps : il s’agit de chercher à être un homme entier. Cela m’intéresse énormément et je pense que j’y reviendrais.

Dans Somewhere, cela semblait aussi judicieux d’utiliser Le Magicien d’Oz, car on est dans un monde de cinéma et d’hommage au cinéma.

Votre Sancho est obnubilé par le rêve hollywoodien, il prépare même un discours pour les Oscarsalors qu’il n’a encore rien tourné ! Même si vous travaillez essentiellement au théâtre, vous êtes influencée par le cinéma ?

I.B. : Je suis très inspirée par le cinéma, le spectacle est d’ailleurs assez autobiographique – je suis autant Sancho que Don Quichotte. (Rires.) Je me sens très proche de la tragédie de l’acteur manqué. Je suis passée par là et c’est totalement tragique ce personnage de l’acteur qui rêve. Le peu de probabilité que cela puisse marcher, c’est un métier qui est terrible. Ce personnage est un hommage au fait d’être acteur.

Si une majeure partie de la pièce se déroule en français, vous utilisez d’autres langues, sans utiliser de surtitres, c’est un choix très fort, qu’est-ce qui vous a poussé à le faire ?

I.B. : Je crois profondément à l’internationalisme, et à un monde fait de toutes ses langues et de ses cultures. Ma compagnie le reflète. Cela m’intéresse que chaque acteur puisse parler dans sa langue d’origine. Cinq sur six des acteurs parlent couramment anglais : quand on a répété la pièce l’année dernière, on improvisait à 80 % en anglais et cela s’est écrit majoritairement en langue anglaise. Marie-Paule Ramo, qui travaille avec moi, disait : « Non ! En français, en français ! » (Rires.) Alors j’étais obligée de demander aux acteurs de retraduire un peu, mais je résistais, car j’étais sur le point de partir aux États-Unis et j’étais donc dans une période très anglophile.

Comme c’est une histoire américaine, j’avais envie de donner l’impression que les gens voyaient un spectacle en anglais mais le comprenaient quand même. On a un peu inventé une langue franglaise. Je pense que c’est entièrement compréhensible tout en gardant l’idée d’une sorte de conte anglophone.

Qu’est-ce qui vous a guidé dans vos choix musicaux pour ce spectacle ?

I.B. : La musique, pratiquement du début jusqu’à la fin, c’est du bluegrass gospel. J’ai toujours besoin de musique pour m’inspirer et écrire un spectacle. Dès que j’ai entendu un premier morceau dans ce style, je me suis dit que c’était la musique qu’il fallait. C’est une musique très road-movie, très américaine et très belle. Il y a aussi un côté religieux, car c’est un aspect qui fait partie du spectacle. Si on prend l’original, c’est très chrétien, Don Quichotte, c’est très imbibé de ce qui se passait dans l’Espagne à cette époque. Le bluegrasss gospel est une vieille musique d’église américaine que je trouvais très proche de cet esprit.

Il y a aussi une scène de théâtre dans le théâtre, très réussie. C’est un procédé que l’on trouve souvent dans les pièces classiques mais nettement moins dans les textes contemporains. Que pensez-vous que cela apporte ?

I.B. : Je n’y pense pas, je ne me demande pas ce que cela va apporter ou faire. Je fais ce qui me plaît à moi. (Rires.) Dès que cela devient chiant, je coupe parce que je m’ennuie. Le théâtre dans le théâtre, ça m’enchante, ça m’excite. Je trouve l’artifice et la magie du théâtre tellement fabuleux – cela me touche depuis ma petite enfance. Voir un spectacle dans le spectacle, c’est le retour à la magie du théâtre de l’enfance.

Vous êtes à la tête d’une troupe avec des acteurs de différentes nationalités, vous travaillez dans deux pays différents et avez fait des tournées en Europe et ailleurs : cela évoque l’univers des saltimbanques. C’est une référence dans laquelle vous vous retrouvez ?

I.B. : Ah, oui, c’est merveilleux, ça j’adore. C’est vraiment depuis que nous avons fondé la compagnie Irina Brook, avec En attendant le songe (inspiré du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare) il y a trois ans. Cela commence a vraiment existé avec Somewhere maintenant et La Tempête cet été : c’est pour moi un vrai rêve. Enfant, je rêvais de partir avec le cirque ! Je suivais pas mal mes parents, mais c’était des parents d’une génération précédente, moins obsédée par ses enfants. Pour moi le théâtre c’est la vie, et la vie c’est le théâtre. Tout est ensemble : je suis mère de famille, mère de compagnie et je ne peux pas mettre tout ça dans des cases différentes.

Quand j’ai commencé à faire le Songe, on était dans les fausses caravanes du décor. On a une photo avec tous les acteurs et tous les enfants sur les épaules des uns et des autres, et cette image m’a mise dans une sorte d’extase qui dure depuis que nous avons créé cette compagnie. On a quelque chose qui est vraiment comme une famille de cirque. On se retrouve autour du monde et c’est le rêve total. Si on me demandait d’échanger n’importe quel Molière, ou une première à Broadway, ou travailler avec la plus grande star du monde contre partir avec la compagnie et les enfants, je choisirais la compagnie et les enfants.

Je suis très communautaire. Si j’avais trouvé un village en France où toute la troupe puisse vivre ensemble, je serais restée. En fait, j’ai dû venir jusqu’au Massachusetts, en pleine campagne, entourée de champs et de montagnes !

Dans le même esprit, les décors et accessoires que vous utilisez sont assez minimalistes, comme si tout devait être très facilement transportable. Et les objets semblent tous issus de la récup !

I.B. : Oui, on est une compagnie très écologique, on est une compagnie bio ! (Rires.) On ne gaspille pas en costumes, ce sont des vieux trucs. C’est en partie par nécessité, car on n’a pas eu un euro de subvention depuis le début – on a que des dettes donc on ne peut pas se payer du luxe ! Mais sur le principe, c’est en fait ce que j’aime. Même avec des millions, je ne suis pas sûre que je ferais autre chose.

J’aime bien pouvoir tout mettre dans une valise et partir voyager avec le spectacle. J’aime l’authenticité. Par exemple, si vous allez voir de très près tout ce qu’il y a dans le Caddie de Sancho dans Somewhere, tout a un vécu. Il y a tout un travail sur les accessoires. Par exemple, j’ai acheté sur e-bay un Playboy de 1962, car je veux que tout soit beau. S’il y avait unPlayboy de 2008, je trouverais ça très hideux. Le côté désuet fait que l’accessoire devient beau.

Vous avez joué dans de nombreux pays, que pensez-vous du public français ?

I.B : Le public français est un des meilleurs publics du monde. Chaque fois que l’on revient, je me dis que c’est un public merveilleux. Les spectateurs aiment rire, ils aiment pleurer, ils sont intelligents, ils viennent en famille, ils viennent à 16 ans sans qu’on les emmène… c’est vraiment une chose précieuse et rare. Cela me donne envie de ne jamais arrêter de jouer des spectacles en France.

Article originellement publié sur Culturofil.net

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *