Jusqu’au 30 mai 2009, théâtre du Rond-Point

Des six monologues qui constituent l’ensemble de la série Talking Heads, dans cette version Laurent Pelly nous en présente trois : Une femme sans importance, Nuits dans les jardins d’Espagne et Femme avec pédicure. Chacun est le portrait d’une femme exquisitely British, dont l’histoire est révélée par touches successives, comme un tableau impressionniste en cours de réalisation. Il y a cette secrétaire qui ne paraît vivre qu’à travers les menus détails qui règlent sa vie professionnelle, cette voisine à la retraite qui se retrouve témoin essentiel dans une affaire de meurtre et enfin cette femme qui, son pédicure déménageant, se voit obliger d’en chercher un autre sans se douter de ce que cela va lui faire découvrir…

Même lorsqu’il y a meurtre, notre attention est centrée sur le témoin : il serait tentant d’en conclure qu’il ne s’agit pas ici de grandes héroïnes dramatiques. Ce ne sont jamais que des petits bouts de vie de gens très ordinaires que nous avons sous les yeux. Et pourtant… Alan Bennett est un auteur malin. Il nous tient d’autant plus en haleine dans le déroulement de chacun de ces récits que l’on devine très vite derrière des détails souvent dérisoires qu’il y a bien plus que ce que l’on nous donne à voir. Son grand talent est de ne pas nous décevoir.

Chaque histoire est montée comme une suite de petites vignettes, et chaque vignette nous donne au moins un élément de compréhension supplémentaire, décalant légèrement notre perspective. Aurions-nous jugé trop vite ces petites dames ? Bien sûr, car c’est ce que font les humains, et le dramaturge ne se lasse pas d’en jouer. Il n’y a pas ici de retournement soudain de situation, plutôt des évolutions subtiles qui nous amènent tranquillement mais irrémédiablement à basculer d’une émotion à une autre.

Peggy (Christine Brücher), par exemple, cette première « tête qui parle » que nous rencontrons, on ne peut qu’en rire. Elle est gentiment ridicule avec ses petites manies, ses habitudes et son racisme ordinaire. Il n’empêche que le rire se fait de plus en plus jaune, et à la fin de son parcours, cette femme dont nous nous moquions est devenue poignante. Quand elle quitte la scène, elle nous laisse avec une boule dans la gorge, la comédie ayant basculé dans la tragédie. On retrouve ce même effet de mouvement avec Rosemary (Nathalie Krebs), obsédée par l’entretien de son petit jardin dans son joli quartier résidentiel – pendant qu’elle taille ses plantes, elle ne regarde pas ce qui se cache derrière les apparences tranquilles de son ménage.

On saura gré à Laurent Pelly de terminer sur Femme avec pédicure (Charlotte Clamens) qui apporte une touche d’espoir. Car nul n’est dupe : derrière l’humour acerbe de Bennett, il y a des solitudes angoissantes, des vies non-vécues. D’ailleurs, le titre, Talking Heads, n’est pas anodin. Toutes ces femmes se sont enfermées (ou laissées enfermer) dans des existences où il n’y a plus de place pour leur corps, pour leurs désirs, pour faire entendre leurs besoins. Elles sont bel et bien réduites à l’état de têtes qui parlent. Or, n’est-ce pas quelque chose que nous avons tous au moins frôlé si ce n’est connu ? Le renoncement à ce que nous voulons pour se conformer à ce qui est attendu de nous par nos parents, notre conjoint, nos collègues de travail ? Peggy, Rosemary et Miss Fozzard nous font rire, mais sont-elles si éloignées de nous ?

La mise en scène astucieuse de Laurent Pelly sert parfaitement ces histoires. Avec ses effets de cadrages malicieux, il retranscrit à la fois l’humour et l’enfermement des personnages. Il joue aussi avec brio des changements d’angles et de points de vue, poussant encore et encore le spectateur à revoir ses positions. Certes, cette belle mécanique scénique implique des temps de transition, mais la charge émotionnelle est telle que l’on apprécie ces moments de répit pour digérer ce que l’on vient de voir. Et bien sûr, si nous recevons autant, cela tient aussi pour beaucoup à l’interprétation magistrale des comédiennes. Une réussite totale.

Talking Heads de Alan Bennett, mise en scène de Laurent Pelly, théâtre du Rond-Point
Avec : Christine Brücher (Peggy), Nathalie Krebs (Rosemary), Charlotte Clamens (Miss Fozzard)

Article originellement publié sur Culturofil.net

Une réflexion sur “Talking Heads de Alan Bennett

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