Reçu comme la révélation de la rentrée littéraire, François Beaune était au festival des Correspondances de Manosque pour y présenter son premier roman, Un homme louche, texte ambitieux composé sous la forme d’un journal intime racontant la vie de Jean-Daniel Dugommier, personnage marginal brisé par la société.

Disponible, avenant, gouailleur, cool attitude et look rock’n’roll, François Beaune correspond bien à l’image fantasmée que nous avions de lui. Le rendez-vous est pris au sortir de la table ronde sur le livre numérique à laquelle il doit participer. Faux départ. C’est que depuis la sortie de Un homme louche, le garçon est très demandé. « Excuse-moi, il faut que je dise bonjour à deux ou trois personnes et après c’est bon, on se retrouve au café » dit-il désolé. Trente minutes plus tard, au café, s’excusant encore pour ce contretemps, le romancier se tient prêt, détendu. L’entretien peut débuter. La discussion s’engage… mais c’est à ce moment-là que David Boratav1, qui semble avoir sympathisé la veille avec François Beaune, surgit en nous saluant, s’assoit à notre table et commande trois bières avant de se rendre compte du contexte journalistique dans lequel il fait irruption. Alors qu’il est prêt à partir, nous lui proposons de rester et d’intervenir lorsqu’il le désire, ce qui permettra d’affirmer d’une seule voix le souhait, radical, d’une littérature d’entomologiste.

Le regard critique que porte votre narrateur sur la société et les hommes se fait le plus souvent sous forme de portraits, un peu à la manière d’un La Bruyère moderne. Êtes-vous d’accord avec l’idée que sans être moralisateur, votre roman comporte un aspect moraliste ?

François Beaune : Je ne suis pas hyper d’accord avec ça, je ne pense pas que le personnage se pose en moraliste. L’expérience louche, c’est s’exclure, se mettre en marge, de façon plus ou moins volontaire : ou tu subis, ou tu agis. Jean-Daniel Dugommier subit en partie. Mais le fait même de s’exclure de la société, de se mettre dans un recoin, de se planquer, de se cacher et d’observer autrement ce qui se passe, ce n’est pas une posture morale, c’est plutôt une manière de vivre. En fait, c’est plus politique que moral. Le fait de faire le portrait de quelqu’un qui se met en marge comme ça, c’est ce qui m’intéresse : avoir une vision un peu déviante, sans faire la critique de la norme, sans faire une critique directe de la société qui d’ailleurs inclut ces marginaux, les laisse passer entre les mailles du filet. On a bien de la chance d’avoir une société qui ne lobotomise pas tous ces gens avant de les mettre dans un placard, comme c’est arrivé il n’y a pas si longtemps de ça et comme cela arrive encore dans d’autres pays.

L’allusion est intéressante parce que le travail d’ethnologue qu’entreprend Jean-Daniel aboutit à un résultat saisissant : sa vision du monde est celle d’un goulag, justement, un goulag tel que le présentait Alexandre Soljenitsyne dans Une journée d’Ivan Denissovitch, livre auquel fait référence Jean-Daniel…

FB : On peut même parler d’un travail d’archéologue. Mais, en effet, dans Une journée d’Ivan Denissovitch – et pour le coup on n’est pas au niveau d’un problème existentiel du personnage : dans mon roman, la survie se pose également mais Jean-Daniel travaille, a une famille, etc. –, le personnage de Soljenitsyne, lui, n’a qu’une solution pour survivre : observer. C’est comme ça qu’il va pouvoir gratter des petits bouts de vie. Dans le système totalitaire du goulag où chacun est seul, où il n’y a pas de solidarité, les individus se surveillent et les informations qu’ils glanent vont les garder en vie. C’est sur ce point que Jean-Daniel vit comme dans un goulag.

Dans Un homme louche, Jean-Daniel dit : « Aux autres, je n’ai sûrement rien à dire. Mais je suis comme tout le monde. Je n’en suis pas sûr. Et si j’avais quelque chose à dire ? Est-ce qu’il faudrait le dire ? » Puis, plus loin : « Je dois vraiment avoir peur de disparaître pour écrire autant. » Il s’agit d’interrogations assez proches de celles de l’écrivain…

FB : Oui. Mais aussi de tout le monde. Ce n’est pas particulier à l’écrivain. On a besoin de laisser une trace. Jean-Daniel en a encore plus besoin parce qu’il ne parle à personne. Il a besoin de s’exprimer dans ses carnets, il a besoin de théoriser et de noter ses expériences parce que c’est ça qui lui permet de continuer à vivre, de justifier son existence alors qu’il a complètement raté sa vie. Son fils s’est suicidé, sa femme est partie et refuse de le voir, il est seul sans personne. Il écrit pour justifier sa vie. Mais en même temps, en disant ça, il fait aussi un peu preuve de mauvaise foi… Quand t’es écrivain, t’as envie de laisser une trace, de créer des personnages qui puissent vivre pour les autres, tu as envie que les expériences que tu as concrétisées puissent être vécues par d’autres. Que les histoires soient racontées.

Mais justement, le journal intime, comme son nom l’indique, n’est pas fait pour être lu. N’est-ce pas une supercherie de la part du personnage ?

FB : Oui, mais moi je le concevais plus comme un journal de bord, comme un journal de capitaine qui part à l’aventure, l’aventure du quotidien en somme. Le personnage est d’ailleurs toujours tourné vers les autres, il se regarde très peu en fait. C’est comme dans Taxi Driver. Le personnage joué par Robert De Niro écrit sur des carnets. Mais s’agit-il d’un journal intime ? C’est plutôt une manière d’avancer…

Certains articles qui ont été écrits à la sortie du roman mettaient en avant l’originalité d’utiliser la forme du journal intime, une forme plus utilisée depuis longtemps…

FB : C’était plus la voix du personnage qui m’intéressait au niveau de la forme. Et la gageure d’arriver à faire un personnage qui est le même à vingt-cinq ans de distance, puisqu’on le voit évoluer adolescent et adulte à la fin de sa vie – on sait déjà qu’il va mourir. C’est la voix de Taxi Driver, c’est la voix de Bardamu dans Voyage au bout de la nuit ou d’Ignatius O’Reilly dans La Conjuration des imbéciles ((Roman de l’écrivain américain John Kennedy Toole (éditions 10/18).)). Dans ces trois cas comme dans mon roman, les notes des personnages sont des réactions à vif, hyper subjectives, sur la réalité qu’ils vivent, beaucoup plus qu’une introspection sur qui ils pourraient être. C’est ce qui m’intéresse dans cette forme-là. Les critiques disent que la forme du journal intime n’existe plus, mais toute l’autobiographie, toute l’autofiction, c’est quoi alors ? Tu prends Christine Angot, qu’est-ce qu’elle écrit ? L’autofiction, c’est leur journal intime qu’ils nous assènent en s’imposant comme des personnages de roman, alors qu’on se fout de leur vie. Moi je trouve ça gênant, ça ne m’intéresse pas.

Il y a une tendance actuellement qui justement abandonne l’égocentrisme pour poser des questions universelles ou s’interroger sur l’Histoire…

FB : J’espère que l’on va revenir à un peu de narration, à un peu de fiction. Il faut que l’écrivain se tourne vers les autres et cherche du matériau pour écrire non pas ses petits problèmes mais ce qu’il va pouvoir observer. Moi je veux militer pour ça. Par exemple, là, à Manosque, j’aimerais que les gens viennent à cette table en sachant que je suis écrivain afin de me raconter leur histoire, offrir du matériau pour des romans. Ma petite gueule d’écrivain, ça ne peut pas intéresser quelqu’un.

Si, parce qu’il y a le fantasme de l’écrivain…

FB : C’est du fétichisme ! C’est quelque chose de très bourgeois. On va finir par refaire Jules et Jim ! Non, on peut faire autre chose. Mais il faut aller chercher la matière. C’est pour ça qu’en ce qui concerne Jean-Daniel dans le roman, je parle d’archéologie, voire même d’entomologie. L’écrivain doit aller à la pêche aux histoires.
David Boratav : (qui semblait bouillir depuis quelques instants) Je suis entièrement d’accord avec ce que dit François. Et par ailleurs ça ne peut pas se faire n’importe comment. Il y a des gens qui ne savent pas faire ça.

Que pensez-vous alors du dernier roman d’Emmanuel Carrère2 qui a écrit dans un genre jusqu’ici monopolisé par les écrivains américains, Truman Capote et Norman Mailer en tête ?

FB : Je ne l’ai pas lu. Mais le docu-fiction, je pense que c’est quelque chose qu’il faut développer. De sang froid de Capote est un grand livre !
DB : Capote a inventé quelque chose, mais en même temps il s’est fait beaucoup critiquer à l’époque. Parce que c’est extrêmement difficile. Les Américains sont assis sur cinquante ans de travail là-dessus. Par exemple, je suis un grand admirateur de William Vollmann. Il ne travaille pas n’importe comment. Il n’écrit pas sur la guerre après avoir lu les journaux. C’est quelqu’un qui connaît la guerre.
FB : Il faut faire feu de tout bois. Que ce soit la discussion de comptoir ou la recherche scientifique. Face à la complexité des sources, il faut diversifier. Il faut prendre et observer. A partir du moment où on a de la matière, on va pouvoir commencer à penser comment en faire un récit. Si on ne fait pas ce travail d’entomologiste au départ, si on ne va pas recenser tous les insectes en Amazonie, on ne pourra pas avoir une vision de la biodiversité. Faut se mettre au boulot. C’est trop facile de s’enfermer dans sa chambre et d’inventer des histoires, d’autant que le matériel ne sera pas bon au départ. Bon, après, c’est juste mon point de vue…

Les critiques qui ont accueilli Un homme louche sont dithyrambiques. N’est-ce pas trop lourd à porter pour un premier roman ?

FB : Ah mais moi je suis ravi ! Je suis content qu’il y ait des lecteurs. C’est surtout ça qui est important : important que ça arrive jusqu’à eux, que ça existe. Bien sûr qu’il faut relativiser ce que dit la critique. Il faut avant tout que le livre trouve ses lecteurs. Mais je ne vais pas cracher dans la soupe.

Dans ces circonstances, que représente pour vous un festival comme les Correspondances de Manosque ?

FB : Il y a bien sûr un côté promotionnel, mais c’est avant tout une rencontre avec des gens. J’aimerais surtout qu’on soit plus actifs, qu’on travaille. Comme j’en parlais tout à l’heure, j’aimerais être assis là avec un écriteau « écrivain » et que les gens viennent me raconter leurs histoires. Ou alors aller les provoquer, faire le tour des bistrots de Manosque pour discuter. Mais ce n’est pas un problème propre aux Correspondances de Manosque. C’est un fonctionnement général. Je pense que c’est au public de nous raconter des choses, pas l’inverse. L’écrivain, quand il est là, il en a terminé avec le livre dont il parle et il a besoin qu’on lui donne de la matière première pour le prochain.
DB : A un moment tu rentres toujours dans un format. Monter sur une scène… Ouais… Dans un livre tout a été dit, on doit passer au suivant. En même temps, si les gens aiment ça écouter parler des livres, pourquoi pas. Après c’est chouette de boire des coups avec les gens et de rencontrer d’autres écrivains, tu peux parler de littérature. Ceci dit, ce genre d’événement, c’est toujours la même chose. Il y a un moment où tu rentres dans la spirale de la promotion…
FB : Il serait intéressant de détourner l’exercice. Mais les Correspondances de Manosque c’est super agréable. On n’est pas derrière des tables à attendre que le chaland vienne t’acheter ton bouquin pour ensuite lui faire des petites bafouilles pour faire plaisir. Les salons du livre, c’est l’inverse de la création ! C’est de la vente de poisson !
DB : Oui, ici, ce qui est bien, c’est que le gens viennent te voir et réagissent. Ils ne sont pas figés. C’est un salon, mais à ciel ouvert, plus libre, moins commercial…

Crédit photographique : éditions Verticales, éditions Gallimard

Entretien originellement publié sur Culturofil.net

  1. David Boratav est romancier, auteur de Murmures à Beyoglu (Gallimard, août 2009). []
  2. D’autres vies que la mienne (éditions P.O.L.). []

2 réflexions sur “Entretien avec François Beaune : « L’écrivain doit aller à la pêche aux histoires »

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