Difficile pour un intervieweur d’interroger un de ses héros. C’est avec cette idée en tête que je me suis rendu à l’hôtel Voland pour y rencontrer Robert Mac Liam Wilson1, depuis un mois en résidence d’écrivain à Manosque. Tout juste sorti de la sieste, mais ponctuel, Mac Liam Wilson descend vêtu de son désormais mythique marcel noir, qu’il ne quitta qu’une fois lors du festival.

« Si ça te dit, y a un café que j’aime bien, on sera mieux. » Attablé en terrasse, il commande une bière brune accompagnée d’une noisette et m’interroge sur ce que je pense de Thierry Henry, avant d’orienter la discussion sur la musique, Radiohead, Massive Attack ou encore la différence entre Prince et Michael Jackson. Volubile, décontracté, l’auteur d’Eureka Street et de Ripley Bogle me parle des documentaires de Jean-Xavier de Lestrade, de la politique française, du vin et de la qualité des fruits et légumes dans le sud de la France, avant de se plier de bonne grâce à l’interview. Et en français of course.

Quelles sont les raisons qui vous ont fait accepter cette résidence d’écrivain à Manosque ?

Robert Mac Liam Wilson : J’étais venu ici il y a trois ans et la ville m’avait beaucoup plu. Puis il y a six mois, je me suis rendu compte que j’avais fait une bêtise en m’installant à Paris. À l’époque, en quittant Belfast pour Paris, c’était aller du Nord au Sud. Mais finalement, Paris c’est encore le Nord (rire)… Puis durant les derniers mois, j’ai passé pas mal de temps à Arles, Nîmes, Avignon, et je me suis dit que c’était vraiment fait pour moi. Il y a ici quelque chose qui s’appelle le soleil, le beau temps. Jusqu’ici, je n’avais jamais vu toutes les phases de la lune. Et ça change tout. Les gens sont plus décontractés qu’à Paris ! Alors, quand on m’a proposé cette résidence d’écrivain à Manosque, je n’ai pas hésité.

Durant la rencontre d’hier, vous avez dit votre « dégoût pour ce pays vert qu’est l’Irlande », mais pourquoi avoir choisi la France ?

RMLW : Parce que c’est le seul pays d’Europe où on peut avoir le Nord, le Sud, il y a des climats, des changements. Il suffit de prendre le train de Paris pour qu’en seulement deux, trois heures on soit dans le Sud. Je crois que vous ne vous rendez pas compte à quel point c’est énorme ! L’Irlande c’est petit, c’est une île étroite où on ne peut pas trop voyager. Ici, on peut se promener…

Justement, vous disiez encore hier que la ville de Manosque allait d’une certaine manière « participer » à votre prochain roman. Pouvez-vous en dire un peu plus à ce sujet ?

RMLW : C’est l’histoire d’un mec qui commence à marcher, n’importe où, il passe les frontières de deux ou trois pays, sans but, et petit à petit, il est suivi par des gens qui le trouvent fascinant et croient qu’il a des idées, des théories. Il a donc sa petite troupe de moutons, mais lui il continue juste à marcher avec rien dans la tête. Il passe les petites, les grandes villes, les espaces complètement vides. Et en écrivant ce roman, je pensais à cette ville américaine qui s’appelle Cinq Mille Cinq Cent Cinquante Cinq en français. Je cherchais à parler d’une ville à échelle humaine et Manosque, par sa taille, le nombre de ses habitants, s’est imposée. Je voulais au départ une ville de cinquante mille habitants sur le chemin de mon personnage. Manosque, c’est moins que ça, c’est petit, mais ça fonctionne.

Cette idée du voyage tranche fortement avec le reste de votre œuvre romanesque – Les Dépossédés 2 mis à part – qui se déroule uniquement à Londres ou Belfast. Est-ce que le fait de faire voyager vos personnages est aussi un moyen de vous décentrer ?

RMLW : Oui, tout à fait. Et je me suis rendu compte que déjà, dans mon premier roman (Ripley Bogle), il s’agissait de l’histoire d’un homme qui ne s’arrêtait pas de marcher, mais seulement dans Londres. Et dès que je suis arrivé en France, j’ai immédiatement été obsédé par l’idée que pour la première fois de ma vie, moi qui avais toujours habité une île, je pouvais maintenant marcher jusqu’à Vladivostok ! À Londres ou Belfast, on est isolé sur une île. Et maintenant, je peux marcher jusqu’à des pays dont je ne connais pas le nom ! Je crois que j’ai quelque chose de nomade en moi, j’ai toujours trouvé les histoires de nomadisme assez fascinantes. Le Seigneur des Anneaux, ce n’est rien d’autre que ça : il marche, il arrête, il mange, il marche, il arrête, il dort… C’est un pèlerinage.

Dans la postface des Dépossédés, Brice Mathieussent3 dit à quel point votre voix manque depuis Eureka Street, il y a dix ans. Est-ce que cette immense attente du public est une forme de pression ?

RMLW : Énorme, énorme… enfin… j’ai de la chance que les gens attendent un autre livre de moi, non ? Il faut être conscient de cette chance. Je déteste voir des écrivains qui dédicacent sans lever les yeux sur les lecteurs. Ils n’ont pas assez conscience de la chance qu’ils ont d’être lus. Alors, ce n’est pas vraiment de la pression, c’est juste que j’ai honte, ça fait longtemps quand même. J’ai bossé quand même, j’ai écrit quatre bouquins durant cette période, mais ils ne m’ont pas plu, et c’est dur d’abandonner un roman lorsque t’en as écrit deux cent cinquante pages. J’ai gaspillé au moins cinq années à essayer de coller les bons passages les uns aux autres. Et y a deux ans, j’ai arrêté et j’ai tout supprimé pour ne pas être tenté. Ce que je suis en train d’écrire, c’est vraiment un nouveau truc.

Lorsque nous nous sommes rencontrés le premier soir, vous m’avez dit qu’écrire était un passe temps et non un travail. Vous étiez sérieux ?

RMLW : Non, c’est du boulot. Quand ça presse, quand c’est vraiment là, c’est un boulot presque sans pareil parce qu’on bosse tout le temps. On ne fait pas pipi, on ne mange pas, on ne s’habille pas. C’est comme une maladie mentale. Et c’est la seule façon de capturer le moment. Mais à part ça, il y a des mois de paresse. Puis on voit des écrivains à la télé qui disent qu’ils se lèvent à six heures du matin pour lire de la philosophie avant de se mettre à écrire. Bullshit !

Mais entre temps vous n’avez pas chômé puisque vos lecteurs ont pu vous suivre dans certains magazines comme Télérama, Les Inrockuptibles ou encore So Foot. Quelle importance ont ces participations pour vous ?

RMLW : Avant je faisais quelques documentaires pour la télé britannique et ça a bien rempli les moments vides de ma vie d’écrivain. Mais c’était trop dur, je n’avais pas le talent. Pourtant l’expérience m’a bien plu. Alors de temps en temps j’écris des choses.

Ce que vous avez fait pour Télérama et Les Inrockuptibles, c’était un peu la continuité de ce que vous aviez fait dans Les Dépossédés

RMLW : Oui. Je ne veux pas dire du mal des écrivains français mais ils ne sont peut-être pas aussi engagés que les écrivains britanniques sur ces questions-là4. Lorsqu’un magazine veut traiter le problème des SDF, il pense à moi avant un romancier français.

Parce que vos romans font autorité sur ce sujet…

RMLW : C’est dommage. Il y a un réseau de chercheurs en France qui en sait bien plus que moi. Mais on préfère faire parler un romancier et la France manque peut-être de romanciers prolétaires. La plupart sont un peu bourgeois…

Et que représente alors pour vous un festival littéraire tel que les Correspondances de Manosque ?

RMLW : Le fait d’être en résidence à changé ma vue sur l’événement. L’autre jour, quand ils ont monté la scène sur la grande place, j’ai un peu eu le pressentiment que peuvent avoir les gens du coin, je me suis dit « Oh non ! », comme si on venait m’envahir (rire)… Mais en fait, ça tombe au bon moment dans l’année, c’est très agréable. Y a un côté décontracté, amateur, que j’aime beaucoup. C’est surtout bizarre de voir dans le public des gens que j’ai croisés dans la ville, que je connais, qui m’appellent « Roger » (rire) ou « Wilson » (prononcé à la française)… « Hé ! Salut Wilson ! » (rire) Non, mais ça fait bizarre… Je fais partie de la ville maintenant.

Crédit photographique : Éditions Bougrois, Mathieu Bourgois

Entretien originellement publié sur Culturofil.net

  1. Écrivain irlandais habitant à Paris, il est l’auteur de Ripley Bogle, La Douleur de Manfred, Eureka Street et Les Dépossédés, livres traduits et disponibles aux éditions Bourgois et 10/18. []
  2. Il s’agit d’une enquête sur la pauvreté à Londres, Belfast et Glasgow. []
  3. Traducteur de l’ensemble de l’œuvre de Mac Liam Wilson. []
  4. Les articles parus dans ces deux magazines sont des reportages menés parmi les marginaux de Paris. []

2 réflexions sur “Entretien avec Robert Mac Liam Wilson : « Écrire, c’est comme une maladie mentale »

  1. Voici peu, la librairie l’Histoire de l’Oeil à Marseille et Pascal Jourdana ont invité Robert Mal Lian Wilson, des amis m’ont raconté avec autant de chaleur et de précision ce que fut la rencontre. Merci pour ce bel entretien, tous ces échos donnent envie de lire. A.P

  2. J’espère vous ne serez pas déçu par ses livres… Non, il y a peu de chances !
    En tout cas, merci à vous pour votre commentaire.
    V.J.

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