Parution le 7 octobre 2009

Le 4 janvier 1960, Albert Camus quitte sa maison de Lourmarin à contrecœur. Il doit rejoindre Paris en train, mais se laisse convaincre par son éditeur et ami, Michel Gallimard, de faire le voyage en voiture à bord d’une Facel Vega, « le modèle le plus rapide au monde ». Au deuxième jour de route, sur une longue ligne droite, la voiture fait une embardée. Michel Gallimard est grièvement blessé, sa femme et sa fille s’en sortent indemnes. Camus est tué sur le coup. Dans sa sacoche, on retrouve le manuscrit du Premier homme en cours d’écriture, ainsi que son ticket de train non utilisé. C’est le récit1 de ce voyage qu’entreprend José Lenzini.

Pas de procès d’intention. Certes, le livre fait un peu office de teaser du cinquantième anniversaire de la mort de Camus. Certes, on peut s’interroger sur la pertinence d’un texte narrant les derniers jours d’un homme illustre2. Mais tout sujet peut être littérature, aucun anniversaire, quel qu’il soit, ne peut décrédibiliser un livre, à condition qu’il soit bon. Et c’est peut-être là que réside le problème. Les Derniers Jours de la vie d’Albert Camus est un livre dispensable. Pourtant, les desseins de Lenzini sont nobles, son discours sobre3. Ensuite, on ne saurait ignorer la tendresse amicale, bienveillante, avec laquelle il raconte et imagine les derniers jours de l’écrivain. Bien sûr, le texte comporte quelques beaux passages et le lecteur peut très bien se satisfaire des anecdotes qui traversent le récit : on apprend par exemple que Camus a failli jouer au côté de Jeanne Moreau dans l’adaptation de Moderato Cantabile de Marguerite Duras (finalement, ce sera Jean-Paul Belmondo). Mais rien qui ne puisse éviter aux fidèles d’Albert Camus de lire la riche et dense biographie d’Olivier Todd4.

Le défaut ne vient pas du fond (nous le répétons, les intentions de Lenzini sont louables), mais de la forme. Les Derniers Jours de la vie d’Albert Camus est un texte maladroit, gorgé de clichés et de procédés trop visibles (trop lisibles). Déjà, le livre débute par un avertissement, comme un aveu d’impuissance. Lenzini y explique son souci de précision factuelle, ainsi que son emploi plus que douteux des citations de Camus, utilisées et incluses dans le récit sans références (à savoir hors contexte, faisant par exemple dire à une phrase de La Peste tout autre chose ici). Quant aux dix-sept pages de postface, aveu d’incomplétude cette fois-ci, Lenzini s’escrime à montrer que « la mort a raison des préjugés les plus tenaces » et revient sur les réactions – de la presse, des intellectuels – à la mort de Camus : les critiques qui se taisent, les adversaires qui restent silencieux ou retournent leur veste. Le livre s’achève par une charge inutile à l’encontre de Sartre qui s’était fendu à l’époque d’un hommage malgré leur brouille.

Quel intérêt de conclure en ravivant (faiblement, par habitude) les braises de la querelle ? Certainement par vengeance car Lenzini peint un Camus en plein doute, devant faire face à l’hostilité des intellectuels parisiens depuis la sortie de L’Homme révolté en 1951 et l’obtention du Prix Nobel de littérature en 1957. C’est une période de malaise pour l’auteur de La Chute qui repense souvent à l’entreprise de dévalorisation mise en place par ses détracteurs, que ce soit à l’encontre de son œuvre ou de sa personne. Bon, Camus ne va pas très bien et Lenzini insiste, souligne, afin de rajouter du drame au drame.

Mais les doutes artistiques de Camus ne sont que prétexte à peindre la morosité. Le projet de Lenzini – la colonne vertébrale du récit –, réside dans le rapport qu’entretenait Camus avec sa mère illettrée, sourde, presque muette (« Elle aurait voulu parler. Elle ne savait pas. Elle n’avait jamais su. Elle avait toujours vécu dans cet immuable silence de ceux qui ignorent les mots au point de les craindre et de se résigner à n’en plus dire, faute d’avoir su les apprivoiser. »). Les souvenirs de cette mère, qui refuse de quitter l’Algérie malgré les sollicitations de son fils, offrent sans nul doute les plus belles pages du livre. Mais cette mère permet surtout à Lenzini de théoriser l’écriture de Camus en mettant l’accent sur la friction entre les mots et le silence : « En cette période où les mots semblent se dérober sous sa plume, il prend plus que jamais conscience qu’il n’a eu de cesse, au fil de ses livres, de vouloir (re)donner la parole à cette mère définitivement retranchée dans son mutisme. Une parole par substitution (…). » L’idée que Camus n’a jamais fait qu’écrire5 pour pallier le silence de sa mère est pertinente. Seulement, par absence totale d’implicite, Lenzini explique tout, répète, surligne, ne laisse aucune chance au lecteur : tout lui est donné, au bout de cinquante pages, sans qu’il ait à réfléchir.

Malheureusement, le problème ne vient pas que de ce manque de nuance, mais plutôt d’une systématisation, jusqu’à l’engourdissement, des procédés. Ici, tout renvoie à la mère et/ou l’Algérie. Il suffit d’un café, d’une chanson ou encore d’une discussion sportive anodine pour que les souvenirs s’enchaînent irrémédiablement, et ce, jusqu’à l’instant tragique qui n’est pas épargné par la lourdeur de la comparaison : « La voiture glisse à nouveau. Blanche et silencieuse comme les grands voiliers qui quittent le port d’Alger. » Puis, quelques lignes seulement plus loin, Camus décédé : « Les yeux mi-clos sur un ciel bleu qu’on ne voit qu’à Alger. »

Et ce final, justement, bâclé, emballé, sonne comme un coup de grâce (pour Camus, mais aussi pour le lecteur). L’ensemble des souvenirs qui s’imposent à Camus sont traités afin de donner l’impression que sa vie défile devant ses yeux, quelques minutes à peine avant sa mort (ce qui demeure un cliché usé jusqu’à la corde) : « Il ferme les yeux, cherchant à organiser tous ces souvenirs qui l’assaillent à la manière d’un film au montage désordonné. Pourquoi les séquences s’imposent-elles de la sorte, dans un chaos aux enchaînements confus ? » De fait, la dramatisation, nécessaire pour donner un peu de souffle (un peu de vie) au récit, est constituée à la va-vite, avec du gros fil : « Il suffoque, et voudrait arrêter cette voiture, ce temps qui le fuit. Il voudrait revenir sur ses pas, courir à nouveau vers sa mère et lui dire des mots qu’elle comprendrait sans les entendre. »

Lenzini, pressé d’en finir, additionne les allusions aux rangées de platanes qui encadrent la route ou rappelle maladroitement les risques éventuels (et généraux) d’un trajet automobile, avant de poser gauchement le décor final : « La nationale cinq défile, monotone et disgracieuse dans une succession de hameaux gris et froids, ses troupeaux en pâture, ses lignes droites que des virages à peine perceptibles viennent rarement distraire. » Forcément, après une telle description, la longue glissade de la Facel Vega, heurtant un platane puis un second, ne peut être évitée, à l’inverse d’un retour au forceps du mécanisme qui n’a cessé de gangréner le récit : l’accident, narré de façon saccadée, est entrecoupé de bribes chaotiques et désordonnées de souvenirs de la mère et d’Alger.

Alors que la guerre d’Algérie et les désirs de fraternisation apparaissent en filigrane6, Les Derniers Jours de la vie d’Albert Camus donne l’occasion à José Lenzini de montrer ses limites d’écrivain. Peut-être aurions-nous été moins durs avec lui s’il avait été question d’un autre homme que Camus. Mais Camus mérite sans doute mieux.

Les Derniers Jours de la vie d’Albert Camus de José Lenzini
Éditions Actes Sud
142 pages
Crédit photographique : Éditions Actes Sud, Éditions Gallimard

Article originellement publié sur Culturofil.net

  1.  Si l’auteur n’indique rien sur le statut du livre, l’éditeur, lui, parle de récit. []
  2. Il s’agit de pure rhétorique de notre part tant, depuis le magnifique Ravel de Jean Echenoz, roman retraçant les derniers jours du compositeur, la question ne se pose plus. []
  3. On parle ici de sobriété par opposition à une quelconque tentative lyrique et poétique que Lenzini a bien heureusement évité. []
  4. Olivier Todd, Albert Camus : une vie, Gallimard. []
  5.  Camus, en train d’écrire Le Premier homme, désirait le dédicacer à sa mère qui n’aurait jamais pu le lire. []
  6. Choix judicieux proposant des fragments intéressants, nous devons le reconnaître. []

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