En une dizaine d’années, Micha Lescot s’est établi comme une des valeurs sûres de la nouvelle génération des acteurs de théâtre. Actuellement, il est à l’affiche dans Sextett, au Rond-Point, une pièce écrite sur mesure par Rémi De Vos.

Votre père est comédien, est-ce de là que vient votre vocation ?

Micha Lescot : Oui, bien sûr. J’allais le voir jouer quand j’étais petit et puis il m’amenait aussi voir des pièces dans lesquelles il ne jouait pas. J’ai vu Arlequin, serviteur de deux maîtres monté par Geogio Strehler quand j’avais 10 ans : ça marque vraiment beaucoup. On allait aussi au cinéma avec mon frère David. Donc cela a dû jouer énormément, même si dans un premier temps on dit ne pas vouloir faire comme son père… Mais je n’étais pas très rebelle (rires).

Je ne voulais pas faire de théâtre au lycée, car je ne travaillais vraiment pas bien à l’école et je ne voulais pas mélanger les deux. C’est en fait un psy qui m’a conseillé de faire du psychodrame, mais il n’y avait plus de place et du coup j’ai été dans un cours d’arrondissement. Il fallait passer un concours et c’est mon père qui m’a préparé. Et là, ça m’a plu très vite.

Quand on regarde votre parcours, même si vous semblez privilégier un peu la scène, vous avez aussi joué pour le cinéma. Qu’est-ce que cela vous apporte de combiner ces deux types de travail ?

ML : Ce sont deux façons de travailler différentes, au même titre que j’ai pu aussi travailler la danse ou l’opéra : tout est passionnant. Du moment que l’on a une partition intéressante à jouer, que cela soit au théâtre, au cinéma, à la radio, je suis toujours partant ! Même si pour l’instant j’ai plus d’expérience au théâtre, quand je suis libre pour faire un film et que le projet est intéressant, je cours pour le faire.

Justement, comment décidez-vous de vous engager sur un projet ? La saison passée, on a pu vous voir aussi bien dans un classique comme La Seconde surprise de l’amour ou du théâtre contemporain avec Un garçon impossible. Qu’est-ce qui détermine vos choix ?

ML : Cela tient beaucoup au metteur en scène. Il y a des gens qui vous proposent un spectacle et vous dites oui tout de suite – je ne saurais pas forcément dire pourquoi, mais c’est lié à la personnalité du metteur en scène. Lorsque Luc Bondy ou Jean-Michel Ribbes, qui ont des personnalités très différentes, vous proposent un projet, on y va sans trop réfléchir. Et que cela soit des propositions si différentes, ça, c’est un luxe. Que l’on puisse me proposer un chevalier chez Marivaux et un petit garçon de 8 ans sur des rollers qui trucide sa famille, ça me plaît énormément. C’est très excitant et vachement bien de ne pas être catalogué dans un seul genre.

En ce moment, vous jouez dans Sextett, pièce qui a été écrite pour vous par Rémi De Vos. Le fait que l’auteur pensait à vous en écrivant ce rôle, cela a ajouté de la pression ou au contraire une stimulation supplémentaire ?

ML : C’est compliqué, car c’était la suite de Jusqu’à ce que la mort nous sépare – qui n’avait pas du tout été écrit pour moi. J’ai travaillé cette pièce avec Éric Vignier et comme cela s’est très bien passé, Éric m’a dit : « On va faire une suite. » J’ai attendu jusqu’à ce que Rémi De Vos ait l’inspiration. Il avait beaucoup de contraintes, puisqu’il devait écrire pour moi et pour les autres actrices, car on savait qui allait jouer quoi.

Donc L’ensemble de la distribution a été déterminé à l’avance ? C’est peu commun !

ML : Oui, ce n’est pas commun. C’était une vraie commande pour l’auteur. C’était bizarre, car Rémi je ne le connais pas intimement : il m’a vu jouer dans la première pièce, donc il a une image de moi qui est en fait celle de mon personnage dans Jusqu’à ce que la mort nous sépare

Il y a quelque chose de très bien dans son écriture, c’est que le personnage qu’il me donne est complètement perdu, donc finalement on en fait ce qu’on veut – il n’y a pas de psychologie, de barrières, tout est ouvert. Le type a perdu sa mère, il ne sait plus où il en est, et de ce fait cela ne m’enfermait pas dans quelque chose de rigide. Il fallait malgré tout lutter contre le fait que l’auteur savait qui allait jouer chaque personnage, pour arriver à vraiment s’approprier nos rôles. Avec Éric Vignier, notre travail a été de déconstruire le texte et de se l’approprier comme une pièce déjà écrite que l’on aurait choisie. Ce n’était pas forcément plus facile.

Il y a un élément qui est très frappant lorsqu’on vous voit dans Sextett, c’est la façon dont vous bougez et vous vous déplacez. Vous glissez littéralement pour arriver sur scène, vous dansez, etc. Vous aviez un ou des modèles en tête pour vous inspirer ?

ML : Je pense toujours à des acteurs que j’ai adorés depuis que je suis petit : Jerry Lewis, Cary Grant, Jim Carrey plus récemment, Buster Keaton évidemment, Karl Valentin… Par exemple, il y a une scène de tango : j’ai une amie qui est une très grande danseuse, Julie Guibert, qui est venue avec nous pendant une semaine. C’était un luxe incroyable ! On a travaillé cette scène qui dure trente secondes, mais on a aussi déroulé l’ensemble de la pièce devant elle et finalement elle a aidé tout le monde. C’était vraiment génial de pouvoir travailler avec quelqu’un qui n’est pas comédienne, mais qui a un sens du plateau incroyable, un sens du geste très précis.

D’ailleurs, de façon générale, en vous ayant vu dans plusieurs pièces, l’incarnation physique de vos personnages semble être une part importante de votre approche de comédien.

ML : Ce sont souvent les metteurs en scène qui le demandent. Par exemple, j’étais tellement impressionné de travailler avec Luc Bondy que j’étais tétanisé. Et il m’a dit : « Mais il faut que tu bouges ! » et je me suis dit : « Tu veux que je bouge ? Eh bien, je vais te montrer ! » (rires) Bondy explique ça très bien, qu’il faut dissocier la parole du corps, il ne faut pas forcément dire la vérité avec le corps, mais il faut dire autre chose que ce qu’on exprime avec les mots. Et ça marchait très bien dans Marivaux, puisque le chevalier n’arrive pas à dire ce qu’il ressent. Donc il me donnait des indications comme : « Ta jambe doit faire ce que tu ne dis pas ! »

J’avais été très marqué par un spectacle d’une troupe russe que j’avais vu ado, dans lequel les mecs savaient danser, chanter… Comme les pièces de Deschamps, c’était très fort physiquement. Cela m’a marqué, mais aussi les clips de Michael Jackson, je lui fais d’ailleurs un hommage dans Sextett. Si on prend un contre-exemple, dans Un garçon impossible, il ne fallait pas trop bouger, mais il fallait quand même que je me déplace, donc j’avais trouvé ces chaussures à roulettes qui étaient très pratiques, mais en fait je ne bougeais presque pas. J’essaye toujours de trouver quelque chose en rapport avec le texte.

Dans Sextett, il y a une scène assez dérangeante où vous devez montrer de l’attirance pour une chienne. Cela paraît un sacré challenge d’acteur, comment l’avez-vous abordé ?

ML : En fait, j’étais dans la réponse à ce que proposait Marie-France Lambert (elle joue la chienne dans Sextett) qui a fait un travail magnifique. Au début, elle n’avait pas le masque du chien, donc j’étais face à une actrice et il fallait que je trouve un rapport physique avec elle, une façon de la caresser… Après est arrivé le masque conçu par Erhard Stiefel, qui est superbe, et on a retravaillé avec, ce qui a changé beaucoup de choses. Erhard m’a dit un truc très juste : « Pour que le masque fonctionne, il faut que tu ne le lâches jamais des yeux. » Je n’avais jamais joué avec des masques et avec ce conseil, il m’a donné la clé de ce que j’avais à faire. J’étais très attentif à ce que Marie-France faisait et j’y répondais – ce n’était finalement pas la scène la plus difficile.

Alors si ce n’était pas celle-ci, quelle était la scène la plus difficile pour vous ?

ML : La scène la plus dure était celle où mon personnage apprend que son père était sa mère, une scène qui devient très chaotique, où les filles chantent en même temps que se déroule le dialogue, où on change complètement de climat… Là, ce n’était pas évident à trouver. C’était compliqué, car il y a en fait quatre scènes avec des angles complètement différents au sein de la même scène !

En janvier, vous allez partir jouer Sextett au Québec, vous avez des attentes ou des appréhensions particulières en allant présenter ce spectacle dans un autre pays ?

ML : Mon appréhension, c’est qu’il va faire moins 30 °C et qu’il faut que j’achète des vêtements très chauds ! (Rires.) Anne-Marie Cadieux et Marie-France Lambert qui jouent dans la pièce sont québécoises, elles vont nous « driver » là-bas, mais je n’ai pas d’appréhension. Par exemple, le Marivaux, je l’ai joué partout en Europe et le spectacle était surtitré : je voyais vraiment la différence. C’était assez bizarre, avec le surtitrage, d’avoir des rires décalés par rapport à l’action que l’on venait de faire, de jouer devant des gens qui ne vous regardent pas, car ils regardent les surtitres… Mais à Montréal, je suis assez confiant et assez excité d’aller jouer là-bas. C’est un beau projet – à part le froid, tout va bien !

Crédits photographiques : Alain Fonteray, Brigitte Enguerand

Article originellement publié sur Culturofil

2 réflexions sur “Micha Lescot : rencontre avec un comédien épanoui

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