Parution mai 2009

Comment dormir est plus qu’un livre et si son sous-titre (Petit précis du savoir-vivre de chambre à l’usage de celles et ceux qui veulent illuminer leurs nuits) laisse penser que le lecteur se trouve face à un énième guide pratique, c’est pour mieux le surprendre. Car, inutile de conserver le suspense, Comment dormir est une drôlissime supercherie, un guide parodique du savoir-vivre au lit qui se moque de nos travers nocturnes avec légèreté, tout en se moquant de lui-même.

Ce pastiche à l’humour absurde, pince-sans-rire et ironique est l’œuvre des so british Dr Ralph Y. Hopton et Anne Balliol, auteurs derrière lesquels se cachent les satiristes américains d’avant-guerre, Harford Powel et Eward Streeter. Et oui, Comment dormir sortit tout d’abord aux États-Unis en 1936 chez Powel & Streeter avant que les éditions Monsieur Toussaint Louverture n’aient l’excellente idée de le traduire et de le faire découvrir à une nouvelle génération de lecteurs-dormeurs. Tout en s’inscrivant dans la lignée des textes littéraires caustiques qui ont marqué le début du vingtième siècle, la justesse de la description du quotidien et la finesse de la caricature n’ont pas pris une ride : le lecteur s’y retrouve malgré l’exagération et le ton corrosif.

Parce qu’apparemment, Comment dormir est un livre utile à ceux ne vivant pas seuls sur une île déserte ou n’étant pas d’irrévocables célibataires. Afin de rendre service à toute personne désireuse de faire le bien autour d’elle, « comme tout bon citoyen », les auteurs ont étudié des « milliers d’articles écrits par les sommités en matière de savoir-vivre » avant d’établir une liste de « règles simples pour gens subtils ». On y apprend, par exemple, comment se déshabiller de façon à ne pas causer un divorce (enlever ses vêtements avec discrétion, ne pas les envoyer sur l’immuable chaise prévue à cet effet, faire des gestes soignés, puis faire disparaître ses vêtements en les poussant négligemment du pied sous le lit pour éviter un grossier tas de linge froissé), comment se lever (« Les marins se réveillent au cri de : « Tous sur le pont ! » Certains soldats à celui de : « Garde à-vous ! » Toutefois, nous vous déconseillons d’utiliser l’une de ces méthodes chez vous. ») ou encore comment rentrer d’un dîner bien arrosé entre hommes (« la meilleure chose à faire est de ne pas rentrer du tout »).

S’en suivent quelques pertinents conseils généraux sur le mode du questions-réponses (« Question : Qui se lève en premier s’il y a des bruits étranges, comme ceux d’un cambrioleur ? Réponse : Personne. ») ou des avertissements plus détaillés concernant, notamment, les conversations matinales (« L’une des règles les plus sensées pour un couple heureux – et qui voudrait le rester – est de ne pas s’adresser la parole avant la fin du petit déjeuner. »). Certaines situations délicates nécessitent un travail plus approfondi, comme dormir dans un yacht, en wagon-lit, au camping. Pour cette dernière éventualité, extrême, les auteurs précisent entre autre de « ne manger ni fromage ni oignons avant de gonfler votre matelas ». De fait, le lecteur se voit bien armé pour affronter l’aventure du sommeil. « Et, comme l’écrivent les auteurs, si ce petit livre ne donne pas à votre partenaire une idée générale de comment il faut se comporter la nuit, nous vous conseillons de la, ou de le, remplacer par un animal de compagnie. »

Mais Comment dormir est aussi un bel objet (toile satinée, reliure soignée, façonnage, petite cordelette rouge, excellentes illustrations d’Alban Caumont, amateur de « crêpes à l’eau »), constitué de façon à ce que le contenant soit en harmonie avec le contenu, préservant par-là même le doute, si l’on peut dire, sur la supercherie. Chez Monsieur Toussaint Louverture1, le hors-texte, presque aussi riche et drôle que le texte lui-même, fait entièrement partie du processus comique. D’une part les informations sur l’édition du livre (la taille, le poids, la police) sont précisées jusqu’à l’absurde (« Dominique Bordes l’a édité (au lieu de dormir) ») ; d’autre part, un bandeau dépliant rédigé par l’éditeur sur le modèle des bandeaux gâchant habituellement les couvertures avec le nom du romancier en énorme, prend la forme d’un petit fascicule humoristique. Outre une présentation du livre se concluant par « s’il y a une chose que vous ne pouvez sûrement pas vous payer cette année, c’est bien un divorce, alors évitez une telle dépense et achetez ce livre », on y trouve entre autres une énigme linguistique pour s’empêcher de dormir huit nuits d’affilée, quelques orientations feng shui, une liste « de films de jour à voir la nuit » (Les trois nuits du Condor, Belle de nuit, etc), la table des matières du (faux) livre Lit d’Henri Lavedan (avec comme chapitre « Ça, c’est mon lit à moi » ou « Ça dépend des positions »), un « planning des histoires supplémentaires à raconter pour tenir le Sultan en haleine si jamais le coup des Mille et une nuits ce n’est pas assez » ou enfin un peu de mathématiques : « dormir à deux = dormir seul – froid aux pieds + problèmes ».

Dans un style sérieux qui contraste avec le burlesque absurde des propos gentiment et faussement misogynes (aucun cliché n’est omis concernant les femmes : bigoudis, crème de nuit et autres tue-l’amour…), ce singulier et divertissant « livre d’étiquette » est, comme l’indique l’éditeur, « à mettre entre toutes les mains, surtout si elles sont propres. »

Comment dormir du Dr Ralph Y. Hopton et d’Anne Balliol
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Élodie Laffite
Illustré par Alban Caumont
154 pages
Crédit photographique : éditions Monsieur Toussaint Louverture

Article originellement publié sur Culturofil.net

  1. L’éditeur nous fait savoir que « très peu d’oreillers ont été maltraités durant l’édition du livre ». []

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *