Jusqu’au 13 décembre 2009, théâtre 13

Au début du XXe siècle, en Russie, alors que le choléra rôde et que le peuple s’affole, l’aristocrate Protassov se passionne pour ses expériences de chimie, délaissant sa femme, que son ami d’enfance le peintre Vaguine trouve bien attirante. Liza, la sœur malade du chimiste, est courtisée sans retour par le vétérinaire et quant à la sœur de ce dernier, Mélania, elle se consume d’amour pour le chimiste… Avec de tels chassés-croisés amoureux, on pourrait presque se croire dans un vaudeville, mais Les Enfants du soleil étant signé Maxime Gorki, c’est à un récit bien plus complexe que nous sommes conviés.

Protassov est le scientifique tel qu’on aime à se le représenter : génialement intelligent quand il s’agit de ses expériences, il est par contre trop absorbé pas ses recherches pour comprendre quoi que ce soit aux rapports humains – il se montre d’ailleurs d’une naïveté déroutante dans ses échanges avec ses proches. À l’image de ce protagoniste principal, tous les autres personnages de la pièce sont pris dans leurs propres obsessions ou idéalismes et ont de ce fait bien du mal à communiquer les uns avec les autres, accumulant les incompréhensions. Gorki nous montre une société divisée du fait de la lutte des classes, mais aussi de l’individualisme égocentré. Une thématique qui ne peut que nous toucher, nous qui un siècle plus tard vivons dans un monde où chacun se recroqueville de plus en plus dans sa bulle.

La langue du dramaturge russe est encore une fois restituée dans toute son énergique vitalité par le traducteur André Markowicz. Un texte aussi mis en valeur par la qualité d’interprétation des comédiens de la compagnie du Théâtre du Fracas. Vincent Joncquez crée avec une grâce quasi enfantine un chimiste déconnecté des réalités quotidiennes, Teddy Melis transforme le vétérinaire en un condensé des tourments de l’âme russe. La composition la plus impressionnante est peut-être celle d’Éléonore Joncquez-Simon, techniquement et émotionnellement impeccable : sa Mélania ridicule fait rire à gorge déployée, mais lorsqu’elle s’effondre après avoir déballé son cœur, on pleure avec elle.

Il y a une vision d’ensemble cohérente et quelques belles trouvailles scénographiques dans la mise en scène de Côme de Bellescize. Les touches de modernité viennent souligner l’universalité du texte et des personnages, et le décor modulable permet d’intéressantes variations sans alourdir le déroulement de la pièce. On regrettera juste que la direction d’acteur ne soit pas totalement aboutie au niveau de certains seconds rôles, notamment celui du propriétaire voisin, qui ne prend jamais chair.

À travers cette production réussie, Les Enfants du soleil vient nous rappeler que les idéaux – qu’ils soient scientifiques ou sociaux – ne suffisent pas en tant que tels s’ils ne sont pas accompagnés de qualités humaines tels que l’écoute, la capacité à comprendre ce que l’on ressent et à l’exprimer. Comme toujours, Gorki questionne notre humanité avec justesse.

Les Enfants du soleil de Maxime Gorki, mise en scène de Côme de Bellescize, Théâtre 13
Avec : Vincent Joncquez (Protassov, le chimiste), Teddy Melis (Tchépournoï, le vétérinaire), Nathalie Radot (Liza, sœur de Protassov), Éléonore Joncquez-Simon (Mélania), Alix Poisson (Éléna, femme de Protassov)
Crédit photographique : Antoine Melchior

Article originellement publié sur Culturofil.net

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