Jusqu’au 16 janvier 2010, théâtre du Rond-Point

Ce nouveau spectacle d’Alfredo Arias se base sur la vie de Miguel de Molina, chanteur espagnol persécuté par le régime franquiste à cause de son homosexualité, qui s’exila en Argentine où Eva Peron lui offrit sa protection. Là-bas, sa carrière atteint son apogée, alors que la femme du président est rongée par le cancer. L’ingénieux Arias utilise le jeu d’acteur, le chant et la danse pour faire se répondre ces deux destins hors normes, ayant connu aussi bien la gloire que la déchéance.

Alfredo Arias est un formidable narrateur. Il nous conte deux vies tragiques en nous faisant aussi bien rire que frissonner d’émotion, menant avec une légèreté qui n’est qu’apparente un ballet théâtral emballant. Le metteur en scène-acteur représente Miguelito âgé, fragilisé, le fil rouge de la pièce. Pour nous faire ressentir toute la complexité et tous les stades de la vie du personnage, il a la bonne idée non pas de se dédoubler, mais de se « détripler » : deux autres comédiens (Carlos Casella et Marcos Montes) interprètent eux aussi Miguelito. Casella est la jeunesse, tout en danse, chant et élégance confiante ; Montes l’homme adulte, expérimenté mais pas encore usé.

Ces triplés sont magnifiques et la situation très bien exploitée. Grâce à ce procédé, Miguelito est tout sauf un personnage unidimensionnel, ni martyr, ni folle, ni rebelle, ni superficiel, ni génie, mais tout à la fois. Cela donne des scènes amusantes et pertinentes, comme lorsque deux des Miguelito se caressent légèrement, révélant la part d’auto-érotisme dans les désirs de cet homme très narcissique.

Et si la prestation des trois comédiens est épatante, elle n’éclipse en rien celles de Sandra Guida en Eva et d’Alejandra Radano dans les rôles de Conchita et Malena. Les deux actrices ont une superbe présence scénique, leur jeu énergique les rendant volontairement plus masculines que leurs partenaires. C’est une des grandes forces de Tatouage : ses interprètes, des artistes aussi convaincants quand ils chantent que quand ils jouent. Une polyvalence qu’on ne retrouve malheureusement pas si souvent sur les scènes parisiennes.

L’ensemble est porté par une mise en scène débarrassée de tout décorum inutile : tout se passe sur fond noir, presque sans accessoires, seulement avec quelques costumes et du maquillage. Le jeu et la musique suffisent pour qu’Arias amène l’Espagne et l’Argentine sur le plateau. Il manie et varie habilement les univers en utilisant des chansons allant de ballades espagnoles à David Bowie, en passant par des standards comme Diamonds Are A Girl’s Best Friend, dans un grand brassage de références colorées.

Entre théâtre et cabaret, Alfredo Arias réussit un tour de force : évoquer dans toute leur humanité deux personnages bigger than life ainsi que tout un pan de l’histoire de l’Espagne et de l’Argentine, en s’amusant, en chantant et en donnant à réfléchir. Qui dit mieux ?

Tatouage écrit et mise en scène par Alfredo Arias, théâtre du Rond-Point
Avec : Alfredo Arias, Carlos Casella, Marcos Montes, Sandra Guida, Alejandra Radano
Crédit photographique : DR

Article originellement publié sur Culturofil.net

3 réflexions sur “Tatouage d’Alfredo Arias – Un spectacle marquant

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *