Jusqu’au 12 décembre 2009, théâtre de l’Odéon

Comment s’attaquer à cette œuvre théâtrale titanesque qu’est Hamlet ? En essayant de trouver un angle nouveau, une approche qui fera ressortir des aspects qui n’ont pas été encore usés jusqu’à la corde de ce classique des classiques. Alors pourquoi pas une transposition en cabaret, un univers souvent associé à la décadence : cela tombe bien, car nous savons tous qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Orchestré par un metteur en scène aussi aguerri que Matthias Langhoff, qui a su nous faire rêver par le passé, on attendait le meilleur de cette version. La mascarade creuse qui nous est donnée à voir n’en est que plus décevante.

La débauche de moyens est impressionnante. La salle de l’Odéon a été entièrement remodelée pour l’occasion : les sièges du parterre ont été enlevés pour être remplacés par des tables et des chaises style cabaret ; là où se trouve habituellement la scène, deux énormes décors mécaniques tournants encadrent un chemin fait de tables où jouent les comédiens. L’ensemble est imposant. Il se dégage des nombreuses toiles de fond qui sont utilisées au cours de la pièce une ambiance de clinquant, de laid qui se veut beau, bref un esprit de décadence de fin de règne évoqué plus haut qui convient bien au récit.

Sauf que tout cela devient très vite insupportable devant la vacuité de la direction d’acteurs. Rien des magnifiques partitions écrites par William Shakespeare (et traduites avec pertinence par Irène Bonnaud) n’arrive à émerger de l’interprétation des acteurs : on ne ressent aucune émotion, on ne croit pas à ce qui est dit. Dès le début, dans la scène de la rencontre avec le fantôme du père d’Hamlet, les comédiens ne faisant passer ni surprise ni peur ni trouble ou une quelconque réaction qui soit en rapport avec ce qu’ils vivent, il est impossible de rentrer dans l’histoire. Et malheureusement, tout le reste est à l’image de ce mauvais départ. Quand le massacre est aussi généralisé, c’est bel et bien un problème de direction et non pas d’acteurs.

Que dire de ce Hamlet plus vieux que ses parents – un choix de distribution pour le moins étrange – qui nous laisse dans l’indifférence, alors qu’il est censé porter la pièce ? De ce Claudius d’une platitude morne ? (La fameuse scène de la prière, qu’il fait en regardant ses pieds et en récitant son texte sans conviction, est à pleurer de frustration.) De ce Polonius réellement ennuyeux – certes, c’est la caractéristique du personnage, mais il est censé faire rire les spectateurs, pas les endormir ! Que dire de cet acteur de théâtre qui fascine Hamlet par son charisme et qui dans cette version, comble de l’ironie, donne sa tirade avec une lenteur désespérante et sans accent de vérité ?

Et puis il y a le fameux monologue d’ « être ou ne pas être », qui est chanté sur cinq ou six airs différents, allant du thème deMission impossible à Summertime, en passant par une déclamation par une révolutionnaire française et, pour enfoncer le clou, est dit deux fois par Hamlet, donnant l’impression que Langhoff n’a pas su choisir parmi les différentes propositions possibles. Comme si cela ne suffisait pas, la scène fait l’objet d’une coupure publicitaire : les comédiens s’arrêtent pour servir de la bière aux spectateurs attablés, bière dont le célèbre nom s’affiche sur un moniteur bien en vue de l’ensemble de la salle. Cela aurait pu peut-être passer si jusqu’ici il y avait eu un tant soit peu de second degré dans ce qui est proposé, mais là, au milieu de ce marasme, c’est juste la goutte qui fait déborder le boc.

Quant à l’aspect cabaret, était-il donc si difficile de trouver des acteurs qui savent chanter ? Ou au minimum de donner des cours à ceux présents ? N’aurait-ce pas été dépenser l’argent de la production de façon plus constructive, plutôt que d’avoir un vrai cheval sur les planches sans que sa présence ne soit justifiée ?

Rarement on aura vu autant de complaisance sur scène. Il y avait pourtant de bonnes idées, mais noyées dans tellement d’inepties que l’on en ressort écœuré et en colère. Une colère à la hauteur de la curiosité joyeuse et expectative qui nous avait fait venir à l’Odéon ce soir-là, une colère à la hauteur du talent gâché.

Un Hamlet cabaret d’après William Shakespeare, mise en scène de Matthias Langhoff, théâtre de l’Odéon
Avec : François Chattot, Marc Barnaud, Patrick Buoncristiani, Agnès Dewitte, Gilles Geenen, Anatole Koama, Frédéric Künze, Charlie Nelson, Philippe Marteau, Patricia Pottier, Jean-Marc Stehlé, Emmanuelle Wion, Delphine Zing, Osvaldo Caló
Musiciens : Tobetobe-Orchestra
Crédit photographique : V. Arbelet

Article originellement publié sur Culturofil.net

Une réflexion sur “Un Hamlet cabaret d’après William Shakespeare – To bière or not to bière

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