Jusqu’au 10 janvier 2010, théâtre du Rond-Point

Ce n’est pas moins de trois créations qu’Alfredo Arias présente actuellement au théâtre du Rond-Point : sa pièce Tatouage est d’ailleurs notre coup de cœur de ce début d’hiver, mais qu’en est-il du reste ? Derrière le titre impossible de Cabaret Brecht Tango Broadway se cache un autre bijou. Décidément, le créateur argentin est en grande forme.

Cette fois, il s’agit d’un spectacle uniquement composé de chansons, choisies en fonction des goûts et des personnalités des deux interprètes. D’un côté la brune Alejandra Radano, de l’autre la blonde Sandra Guida : deux tempéraments de feu qui n’arrêtent pas de produire des étincelles sur scène. Au regard du programme, on pourrait craindre le pire de l’éclectisme limite foutraque de la sélection, qui va du morceau de cabaret le plus classique au monde, All That Jazz, au sombre Bela Lugosi’s Dead, originellement écrit par Bauhaus, groupe gothico-new wave culte des années 19801. Et pourtant, avec la grâce qui est la marque du talent, l’ensemble fonctionne avec une rare évidence.

Les deux artistes nous montrent un cabaret revisité par leur énergie latine, mais surtout, elles jouent. Dans tous les sens du mot. Elles jouent la comédie, car les morceaux sont complètement interprétés, elles s’emparent de chaque chanson et les transforment en mini-pièces de théâtre. Elles jouent aussi de manière ludique : les codes du genre sont savamment démontés par la mise en scène d’Arias, donnant à Guida et Radano l’occasion de s’amuser, d’aller frôler l’art du clown comme celui du drame. Elles sont professionnelles jusqu’au bout des ongles, dansent sur d’infernaux talons aiguilles, chantent avec émotion et virtuosité (en quatre langues), se mettent dans la peau de femmes en plein chagrin d’amour ou dans la peau de mouches (sur Human Fly de The Cramps), le tout avec un plaisir communicatif.

La jubilation qu’il y a à assister à Cabaret Brecht Tango Broadway vient aussi, bien sûr, de la direction d’Alfredo Arias. Il a fait ici un excellent travail pour que les deux comédiennes se mettent en valeur mutuellement et utilisent toute la pluridisciplinarité de leur talent. Jouant de la lumière et de l’espace, il compose des tableaux simples et beaux. Il a monté le spectacle comme une comédie qui s’emballerait de plus en plus pour finir dans un feu d’artifice de trouvailles folledingues. Le voilà qui réinvente le tango pour le faire américain, italien et même japonais, il est capable de transformer la chorégraphie originale de Bob Foss de All That Jazz en numéro comique, ou il se permet une version aux accents asiatiques et infusée de second degré de Heart Of Glass de Blondie.

Cabaret Brecht Tango Broadway respire la passion de la chanson et des arts de la scène sous toutes leurs formes. C’est une lettre d’amour à la magie du spectacle, une lettre écrite par des artistes tellement intimes avec l’objet de leur passion qu’ils peuvent se permettrent de s’en moquer, le taquiner et le détourner pour mieux montrer combien il l’adore et ne peuvent pas s’en passer. Le spectateur en ressort avec un seul mot à la bouche : encore !

Cabaret Brecht Tango Broadway écrit et mis en scène par Alfredo Arias, théâtre du Rond-Point
Avec : Sandra Guida, Alejandra Radano et au piano Ezequiel Spucches
Crédit photographique : Brigitte Enguerand

Article originellement publié sur Culturofil.net

  1. Bien avant d’être plus récemment repris par le groupe Nouvelle Vague, Bela Lugosi’s Dead avait déjà été une source d’inspiration pour le réalisateur Tony Scott, dont la scène d’ouverture du film Les Prédateurs, avec David Bowie, Catherine Deneuve et Susan Sarandon – excusez du peu ! – se déroule au rythme hypnotique de ce titre. []

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