Jusqu’au 19 décembre 2009, théâtre des Bouffes du Nord

La scène est presque vide. Un grand drap orange au sol, un peu de sable, trois troncs d’arbre et une lumière qui fait ressortir le rouge des murs des Bouffes du Nord. L’ensemble est simple, chaleureux, beau. Un bel écrin pour nous emporter dans un théâtre qui vient flirter avec la philosophie et le mysticisme.

À travers cette nouvelle adaptation théâtrale, Peter Brook continue son exploration de l’œuvre de l’auteur malien Amadou Hampaté Bâ. Tirée de son livre Vie et enseignement de Tierno Bokar – Le Sage de Bandiagara, la pièce évoque le parcours de son maître religieux, Tierno. Celui-ci se retrouve au cœur des conflits de l’Afrique coloniale : aussi bien avec l’administration française qu’au sein de l’Islam. Selon la tradition, la prière doit être répétée onze fois, pourtant, à la fin de sa vie, le Qutub la faisait reprendre une douzième fois à ses disciples : à partir de ces chiffres, se développent deux pratiques qui vont engendrer des luttes fratricides.

Nous suivons le parcours de Tierno à travers les yeux d’Amadou, jeune homme qui va quitter son village pour aller étudier et qui se retrouvera ensuite enrôlé dans la bureaucratie coloniale. Tunji Lucas en fait un garçon plein de vigueur qui tend vers la sagesse, malgré les humiliations et la violence du monde qui l’entoure. Dans le rôle du maître, Makram J. Khoury est époustouflant : il a le calme souriant des hommes qui ont trouvé la paix intérieure et le regard illuminé de celui qui voit Dieu en toute chose. Khalifa Natour propose un Cherif Hamallah a priori moins immédiatement aimable, mais qui évolue et s’impose peu à peu comme porteur d’un message de vérité.

Dans sa mise en scène esthétiquement très réussie, Peter Brook s’offre le luxe de prendre le temps. Il laisse les différentes implications de l’histoire se dérouler lentement, il ose les silences, comme pour amener les spectateurs à un état plus contemplatif – il nous propose à nous aussi de nous poser, de respirer et méditer. Un parti pris qui fonctionne plutôt bien, même si quelques ruptures de rythme ou de ton auraient pu apporter une mise en relief intéressante.

On mentionnera le très beau travail d’accompagnement musical de Toshi Tsuchitori, qui souligne les scènes et les atmosphères avec subtilité et élégance. Sa présence discrète au bord du plateau fait sans conteste partie du charme de la pièce.

Avec Eleven And Twelve, Peter Brook nous invite à une pièce méditative, comme pour nous faire partager un peu de la sagesse que ce très grand monsieur du théâtre a accumulée au fil des années. À une époque où tout doit aller toujours plus vite, voilà un contrepoint bienvenu.

Eleven And Twelve d’après Amadou Hampaté Bâ, mise en scène de Peter Brook, théâtre des Bouffes du Nord
Avec : Makram J. Khoury, Tunji Lucas, Abdou Ouologuem, Jared McNeill, Khalifa Natour, César Sarachu, Maximilien Seweryn
Crédit photographique : Victor Pascal

Article originellement publié sur Culturofil.net

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