Parution 26 novembre 2009

Avril 2009. Après y avoir passé plusieurs mois en tant que membre de l’ONG Action contre la faim1, Jonathan Littell retourne en Tchétchénie avec le photographe Thomas Dworzak pour réaliser un reportage à travers le pays. En partie conquis par le calme qui semble désormais régner dans la région, il écrit une première version dans une perspective globalement optimiste. Mais en juillet, le meurtre de la collaboratrice de Memorial2, Natalia Estemirova3, remet en cause son point de vue et le pousse à réécrire son texte, finalement achevé en octobre 2009. Après l’immense Les Bienveillantes et la polémique (injustifiée) qui suivit, beaucoup de personnes attendaient le Franco-Américain au tournant. Un tournant réussi avec Tchétchénie, an III.

Avec Ramzan Kadyrov comme dirigeant et guide, la Tchétchénie ressemble à l’ex-URSS. En choisissant d’intituler la première partie de son reportage 19374, Littell met en lumière les similarités entre les deux époques. Outre un culte de la personnalité qui frise la caricature lors de cérémonies qui n’ont rien à envier à l’ex-Komintern (interventions élogieuses des cadres politiques, successions de personnalités moscovites dignes « des armées brejnéviennes », ode à Vladimir Poutine, soutien inflexible de Kadyrov), c’est avant tout l’arrivée de Kadyrov au pouvoir5 qui rappelle les heures sombres du système soviétique. Installé à la tête du pays par Poutine, Kadyrov connut une ascension politique fulgurante. Tout d’abord entravé par quelques guerres intestines et bon nombre de revendications, il sut, une fois en place, utiliser assassinats et vengeances afin d’asseoir sa notoriété (un déchaînement de violence qui rassura Poutine sur l’efficacité de son poulain…), puis opta pour un traitement très stalinien des opposants : meurtres, disparitions, purges. « Back in the USSR » conclut Littell.

Cependant, lorsque Littell arrive à l’aéroport de Groznyï, le spectacle auquel il assiste fait presque oublier les perversions criminelles du régime tchétchène : la sécurité apparente de l’aéroport et des rues tranche avec les violences de sa dernière visite en 2001. La paix est bien présente dans cette zone officiellement pacifiée. Groznyï a été entièrement refaite6 : les vieux immeubles, comme les nouveaux bâtiments « avec de plus en plus d’étages », sont étincelants et on trouve à leurs pieds des « magasins dernier cri ». La mosquée, quant à elle, entièrement en marbre, est une copie de la Mosquée bleue d’Istanbul. Un voile a été jeté sur le passé. Selon Kadyrov, « il ne doit pas rester de trace de la guerre ». Cette reconstruction, qui s’ajoute à la fin des massacres et aux viols de masse, donne à la population une impression de « normalisation ». Même les plus hostiles Tchétchènes reconnaissent le « mieux » apporté par Kadyrov… Les crimes sont moins visibles. Ce ne sont plus les innocents qui meurent, mais les « coupables choisis », désignés : les dissidents ou les indépendantistes inflexibles.

Comme le soulignait Natalia Estemirova, sous Kadyrov, « les gains économiques sont proportionnellement inverses aux gains moraux. » Le « patron de la Tchétchénie » a mis en place un système féodal basé sur la loyauté et non sur des règles, un système gangréné, comme en Russie, par la corruption : il faut payer pour avoir un travail, payer plus pour avoir un bon poste. En Tchétchénie, chacun peut prendre dans la caisse du moment que l’argent est réinvesti sur place. Une partie des détournements fait office de taxe avec laquelle Kadyrov entreprend des travaux, équipe le pays. Et pour le bien des Tchétchènes, s’ajoute à cela l’argent colossal obtenu auprès du bienfaiteur gouvernement russe. Pourtant, les rapports de Kadyrov avec la Russie de Poutine et Medvedev sont des plus complexes. Si les deux hommes forts du Kremlin assurent au président tchétchène une totale impunité, c’est avant tout parce qu’ils n’ont actuellement aucune solution de rechange. Alors que Poutine avait promis de régler les problèmes des régions et de leurs dirigeants en s’appuyant sur une verticalité du pouvoir, le fait que Kadyrov développe sa propre verticale et dicte seul les lois de son pays donne l’impression que les Tchétchènes ont gagné la guerre d’indépendance. La population conserve, de fait, une forte identité nationale. Même si sa loyauté envers les dirigeants russes lui a assuré, jusqu’ici, la tolérance de Moscou, ses choix politiques pourraient un jour lui causer quelques soucis.

En effet, apparemment pro-russe, encadrée par des bureaucrates russes, la Tchétchénie n’est pas la Russie, et Kadyrov cherche a reconstruire l’identité tchétchène en ayant envers les exilés nationalistes islamiques une politique efficace et appréciée de retour au pays : les anciens Itchkériens7 rentrent de plus en plus et sont eux-aussi surpris de constater la normalisation. Si Poutine soutient malgré lui cette démarche, les anciens non-indépendantistes grincent des dents. Cette politique de cooptation est à l’image des mesures entreprises par le pouvoir tchétchène : amorale, fragile et ambiguë, elle ne tient que parce que Kadyrov est en place. Le jour où il ne sera plus là, les Russes et les Pro-russes tchétchènes tomberont sur les anciens exilés.

Une des raisons de cette entente conjoncturelle et précaire entre l’équivoque pouvoir pro-russe en place et les nationalistes, tient dans le développement d’un islam dit traditionaliste de nature soufi, pour contrer la montée du salafisme des combattants islamiques. Sous ses faux airs d’ouverture (sous ordre de Kadyrov, chaque branche de l’islam a son jour de prêche de façon à ce qu’aucune ne soit mise au banc), l’islamisation de la Tchétchénie est proche, selon Littell d’une charia8. Même si cette islamisation avance de manière inégale (l’alcool est partout), les femmes font les frais de ce retour à la « tradition ». Pour Kadyrov : « Il vaut mieux pour une femme être une seconde ou une troisième épouse que d’être tuée. » Depuis quelques mois, beaucoup de corps ont été retrouvés aux alentours de Groznyï, victimes de crimes d’honneur qui demeurent impunis, voire justifiés. D’ailleurs, le président tchétchène se sert de ce droit au crime d’honneur pour faire rentrer les anciens islamistes armés : aux dires de Kadyrov, en Europe, les femmes peuvent tout faire, on ne peut pas « leur mettre une balle dans la tête », alors qu’en Tchétchénie, si… Cette islamisation, encadrée par le pouvoir contre la modernité et l’émancipation des femmes, est une doctrine d’État, un discours officiel qui fait loi et souligne les ambiguïtés de Kadyrov, aussi à l’aise avec les islamistes qu’avec le gouvernement russe.

En réussissant à démêler l’imbroglio tchétchène tout en restant le plus objectif possible – son récit ne tombe jamais dans le pathos et le romanesque malgré un contexte favorable –, Littell souligne parfaitement à quel point la Tchétchénie d’aujourd’hui est une structure archaïque où se mêlent fric, business, islam, 4×4 Hummer, intégrisme et téléphones portables de dernière génération. Malgré les crimes et les immenses entorses aux fondements même des droits de l’homme, Kadyrov semble n’avoir d’autre volonté que de sauver son peuple, mais à la manière soviétique : sacrifier le présent au profit du futur. Seulement, ici aussi, tout repose sur un seul homme : si Kadyrov tombe, tout peut s’écrouler dans un bain de sang.

Tchétchénie, an III de Jonathan Littell
Éditions Gallimard, collection Folio Documents
140 pages
Crédit photographique : éditions Gallimard, Thomas Dworzak/agence Magnum
(En couverture : Ramzan Kadyrov quittant la grande mosquée de Groznyï après la prière du vendredi, mai 2009)

Article originellement publié sur Culturofi.net

  1. Notamment lors des deux guerres de Tchétchénie en 1996 et 1999. Durant les sept années où Littell travailla avec cette ONG, il se rendit également en Bosnie-Herzégovine, en Afghanistan ou encore au Congo. []
  2. Organisation internationale installée en Russie se battant pour les droits de l’homme. []
  3. Journaliste dont le travail était proche de celui d’Anna Politkovskaïa, autre opposante assassinée. []
  4. La référence à l’année est pertinente : ce fut celle des purges staliniennes… []
  5. Il succéda à son père, Akhmad Kadyrov… []
  6. Toutes les maisons privées qui ne sont pas rénovées aux frais de leurs propriétaires sont rasées. []
  7. L’Itchkérie est le nom que porte le gouvernement séparatiste tchétchène en exil. []
  8. Une charia tolérée par Moscou grâce à une grille d’analyse simple : la loyauté politique. []

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