11 janvier 2010 : lecture-rencontre avec James Ellroy, théâtre du Rond-Point
Ce n’est pas souvent que l’on a l’occasion de voir James Ellroy venir promouvoir la sortie d’un livre à Paris. Il faut dire qu’après avoir été un prolifique auteur de polars dans les années 1980, il a pris son temps pour boucler la trilogie dont le dernier tome, Underworld USA, vient de sortir en France. En 1995, paraissait American Tabloïd, en 2001 American Death Trip et enfin, le 6 janvier, cet opus qui vient clore une épopée historique comme seul Ellroy pouvait en concevoir.
Cela fait bien longtemps que l’Américain a conquis les lecteurs français et dans la salle du théâtre du Rond-Point se propage une tension palpable en attendant son apparition. Un public qu’Ellroy, expert en provocations, va électriser.
Il entre en scène, grande silhouette élancée au crâne rasé et aux petites lunettes d’intellectuel. Il pourrait presque passer pour un prof de fac tellement perdu dans le monde des idées qu’il ne fait pas attention à ses apparences, avec son improbable tenue : veste de costume noire finement rayée de blanc, nœud papillon vert, pochette rouge et pantalon beige. Mais Ellroy est plutôt de la race des fauves dominants. Il se campe, pieds bien écartés, devant son pupitre et se lance sans ambages dans la lecture d’extraits de son livre, comédien jouant son rôle avec la même énergie qu’un lion passant à l’attaque. Il contrôle son public, le manœuvre où il veut – il le sait et en jubile.
Pendant une demi-heure, Ellroy joue, scande, crie, projette son texte sur la salle, recréant grâce à sa puissance verbale le rythme incroyable de ses phrases écrites. Des phrases qui semblent toutes vous exploser à la figure par leur densité, leur violence narrative qui va droit à l’essentiel d’histoires perverses et malodorantes. Car s’il y avait de la politique et du social dans les romans noirs qui ont fait connaître ce génie de la littérature contemporaine, il y a du noir – très noir – dans ses romans historiques. Une épopée qui s’étend de 1958 à 1972 et s’insinue dans les recoins les plus sombres des coulisses du pouvoir américain. Difficile de faire la part du vrai et du faux dans la version d’Ellroy qui déclare vouloir « établir un flou entre la réalité et la fiction ». D’ailleurs, quand on lui demande ce qu’il se souvient de cette période, il répond « Rien. J’étais stone. »
Ce serait une erreur de prendre au pied de la lettre toutes les déclarations d’Ellroy qui n’aime rien tant que choquer ses interlocuteurs. Cet homme, ou en tout cas le personnage public qu’il veut bien montrer, est aussi fou que les anti-héros qui peuplent ses livres. Il se déclare de droite, croyant et pratiquant, il est capable de se lancer dans un pseudo slam sur « Obama le chimpanzé » après qu’un membre du public lui a demandé s’il était heureux d’être américain, ou de conclure que le monde est dirigé par un cartel mystérieux constitué de ses ex-copines… Quant au nombre de fois où il a utilisé le mot « fuck » et ses déclinaisons en une heure, c’était digne des premiers films de Tarantino – Ellroy est friand d’un vocabulaire coloré et ordurier, allant parfois jusqu’à mettre dans l’embarras son interprète, bien en peine de retranscrire ses propos.
Certes, il prend un malin plaisir à déranger, à remplir ses répliques de poil à gratter, voire d’acide pur jus. Mais derrière le clown grinçant, perce parfois l’exigence de l’auteur, de celui qui répète chaque phrase à haute voix encore et encore et encore, jusqu’à ce qu’elles aient le rythme et la sonorité parfaites. On pourrait facilement le taxer de suffisance pour se nommer lui-même « grand écrivain », mais il sait que ce titre, il le mérite par un travail acharné autour des mots, de son histoire et de ses névroses. Il n’a rien usurpé et on le soupçonne d’être aussi dur avec lui-même qu’il peut l’être avec ses contemporains.
On ressort de cette rencontre avec Ellroy amusé, fasciné, pas déçu par le bonhomme, mais franchement pas persuadé qu’on aimerait l’avoir dans ses fréquentations. Pourtant, une chose est sûre : ses livres, eux, sont hautement fréquentables.
Crédit photographique : John Foley, éditions Rivage
