Parution le 05 janvier 2010

Un ouvrier dans le secteur du nucléaire traverse la France de centrale en centrale pour décrocher de courts contrats de maintenance proposés par les agences d’intérim. Le stress, la précarité et l’absence de confort inhérents à sa condition de vie nomade sont aggravés par les risques encourus par son travail et son exposition aux radiations. Si La Centrale, premier roman d’Élisabeth Filhol, manque sérieusement d’attraits littéraires, il n’en demeure pas moins un texte contextuellement nécessaire.

Il y a des livres dont la critique pose problème. Il en est ainsi de La Centrale qui, en tant que roman – en tant qu’objet littéraire –, est un texte fastidieux, sans structure narrative, un non-récit dépourvu de style par excès de neutralité, par surdosage d’effets de réel. La technicité du vocabulaire (hélices, turbines, sas, générateur, mais aussi krypton, xénon, strontium 94, uranium 235…) étouffe l’espace fictionnel et transforme souvent le roman en manuel scientifique. On pourrait notamment le comparer sur ce point avec le très beau L’Étourdissement de Joël Egloff, texte disant beaucoup sur la sauvagerie du monde du travail et ses répercussions sur le salarié, sans perdre ses qualités romanesques indéniables.

Mais le romanesque1 est quasiment absent de La Centrale, tout comme le narrateur/personnage, nommé pour la première et unique fois à la page 88. Être broyé par le système ne  suffit pas, il faut encore que sa vie littéraire soit réduite à sa portion congrue par une chape de détails techniques qui semblent être adressés aux ingénieurs en physique nucléaire. C’est le cas lorsque des chapitres entiers se penchent sur les neutrons, la fusion nucléaire, la coloration de l’eau des réacteurs par le bore ou l’addition impressionnante de dysfonctionnements ayant abouti à la catastrophe de Tchernobyl. D’accord, c’est savant et documenté, mais peut-être dispensable dans le cadre du roman, d’autant que ces précisions desservent le propos en le brouillant. Ce qui est dommage.

Car quoi que l’on puisse dire sur ses qualités littéraires, si La Centrale ne nous tombe pas des mains, c’est parce qu’il s’agit d’un texte politiquement important. À l’instar du film de Philippe Lioret, Welcome, le roman de Filhol compense ses défauts esthétiques et formels par la puissance, non pas de son verbe, mais de son discours. La sortie d’un tel livre à une époque où les suicides chez France Télécom se succèdent ; une époque où Anne Lauvergeon, présidente d’Areva, est en conflit avec EDF au sujet de l’uranium et du retraitement des déchets alors qu’elle a raté le contrat du siècle à Abou Dhabi ; une époque où Henri Proglio, PDG d’EDF, accepte – il est gentil… – de renoncer à son indemnité annuelle de plusieurs centaines de milliers d’euros en tant que président du conseil d’administration de Veolia (en plus du salaire mirobolant versé par EDF) ; la sortie d’un tel livre à une telle époque est indispensable, quelles que soient ses faiblesses. Parce que La Centrale réussit tout de même à pointer du doigt l’inadmissible situation dans laquelle les ouvriers nucléaires sont placés.

« Trois salariés sont morts au cours des six derniers mois », suicidés à force de « vendre [leur] corps au prix de la viande ». Des « frères d’armes » qui disparaissent et d’autres qui arrivent, par milliers, de toute la France pour les remplacer : « Comme en première ligne à la sortie des tranchées, celui qui tombe est remplacé immédiatement. » Il s’agit d’une guerre, d’un combat. Alors, puisqu’il est question de mettre sa vie en jeu, l’enrôlement est facile : « Effectivement, c’est dangereux, mais il faut bien le faire, et quand on accepte ce genre de contrat, des missions on en trouve partout. » De fait, les hommes affluent au petit matin dans les agences d’intérim, toujours les mêmes, chaque année. « Des postes à pourvoir, du jour au lendemain, une économie de l’offre, c’est bien ça l’essentiel. On pousse la porte, et c’est signé. »

Dans cette vie de travailleur itinérant, cette vie de compagnonnage, « où chacun se reconnaît dans l’autre », où les hommes vivent ensemble dans des caravanes loin de leur famille, seule la fraternité simple de ceux qui risquent leur vie permet de tenir. C’est ce qui demeure « chez ceux à qui on demande d’aller toujours plus vite et au moindre coût. » Mais malgré cela, la pression dans l’exécution des gestes chronométrés, puis le danger, la peur de la mort ou du renvoi à la moindre erreur, tout cela terrorise les hommes. Comme celui qui, en combinaison étanche, ne peut se résoudre à descendre dans la piscine contaminée par les multiples gaz pour effectuer son travail et est mis à la porte. Ou encore celui qui craque, qui laisse tout en plan et part en subissant la colère des collègues alors obligés de doubler leur travail.

Germinal des années 2000, la centrale nucléaire est un monstre de béton dévorant les hommes avant de les recracher, une bête impressionnante générant un bruit assourdissant et détenant en son sein une « énergie colossale », une énergie telle que l’ampleur de ses dégâts pourrait être catastrophique. Pour l’instant, ce ne sont que les ouvriers qui en sont victimes. Et au lieu de craindre pour leur santé, ils vivent avec la peur de recevoir la dose de trop, la peur de dépasser le niveau maximal d’irradiation autorisée et ainsi « d’être hors jeu jusqu’à la saison prochaine ». Parce que oui, il y a des quotas d’irradiation…

Après un incident, l’ouvrier nucléaire change de centrale et trouve un autre emploi. Cependant, cette fois-ci, il ne peut être embauché qu’après avoir effectué un stage. Financé pendant des années par EDF, ce stage est désormais à la charge du travailleur au prix d’un mois de salaire brut, mais avec « des facilités de paiement, une sorte de quatre fois sans frais, comme dans les grandes surfaces. » Bref, chez EDF et Areva, comme chez France Télécom, la boîte « encaisse les profits, vous encaissez les doses. » Et même si ce n’est pas toujours bien dit, l’essentiel est de toujours le dire.

La Centrale d’Élisabeth Filhol
Éditions P.O.L
140 pages
Crédit photographique : éditions P.O.L

  1. Le romanesque en tant que ce qui constitue le roman : intrigue, narration, personnage, tout ce qui différencie un récit d’un compte rendu. []

7 réflexions sur “La Centrale d’Élisabeth Filhol – Roman nucléaire, avec fission

  1. j’ai un avis beaucoup moins mitigé sur ce livre. C’est même un des livres les plus forts que j’ai pu lire cette année. Une écriture remarquable pour un sujet brulant et difficile. La colère froide qui sourd derrière chaque phrase m’a beaucoup impressionnée.

  2. Merci pour votre commentaire !
    Comme vous l’avez compris, je ne suis pas convaincu par l’écriture de Filhol (style, structure, narration) mais je soutiens pourtant pleinement ce livre pour les questions qu’il pose (politiques, économiques). L’obtention du Prix France Culture / Télérama va dans votre sens…

  3. Pour complèter votre information sur le sujet, je vous invite à lire : »Je suis décontamineur dans le nucléaire », un récit authentique de l’un d’entre eux. Un hommage à ces invisibles qui oeuvrent chaque jour au coeur de l’atome.Visitez le site dédié : ledecontamineur.com

  4. Merci pour ces infos très intéressantes sur lesquelles je vais me pencher de plus près.

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