Parution le 05 janvier 2010

Deux ans après le magnifique La Disparition de Richard Taylor, roman polyphonique de haute volée donnant la parole au disparu et aux abandonnés1, la finesse et l’élégance d’Arnaud Cathrine refont leur apparition dans Le Journal intime de Benjamin Lorca, très beau livre à quatre voix sur le deuil, l’absence et le souvenir. Déjà un des romans importants de l’année 2010.

Certes, les lecteurs d’Arnaud Cathrine pourraient être déçus par le systématisme de sa construction narrative : à l’instar de ses deux derniers romans, chaque partie est prise en charge par un narrateur différent qui couvre ainsi une période du récit. De même, on retrouve dans ce nouveau roman les mêmes thèmes que dans les précédents opus (le deuil, les sentiments kaléidoscopiques, la famille). Mais autant le dire tout de suite, cela n’a aucune importance tant Le Journal intime de Benjamin Lorca est un livre remarquable.

À sa mort en 1992, l’écrivain Benjamin Lorca laisse derrière lui un journal intime. Quinze ans plus tard, Édouard, éditeur et ancien ami de Benjamin pour qui il a conservé une admiration amoureuse, apprend l’existence de ce journal qu’il lui faut à tout prix lire à défaut de l’éditer, tenant ainsi le rôle du « charognard » aux yeux des ayants droit. Cinq ans plus tôt, Martin, frère effacé, écrasé par la présence vaporeuse de Benjamin, raconte sa secrète découverte du journal dont la possession fut une revanche, une façon d’enfin saisir un frère qui lui a toujours échappé. Quelque temps après la mort de l’écrivain, Ronan, alter ego fusionnel et frère de substitution de Lorca, puis Ninon, l’indispensable amie de Benjamin, celle à qui il écrira « je fais partie de toi, et toi de moi », reviennent sur ce journal et les émotions que sa présence – et c’est aussi là que le roman est brillant : le journal, loin d’être un objet, est une ombre, un esprit – révèle.

Participant chacun leur tour à l’élaboration romanesque du personnage Benjamin Lorca, entité absente se fondant dans le texte à la manière d’un puzzle éparpillé, les quatre narrateurs du récit mettent en lumière le polymorphisme d’un sentiment amoureux asexué. Puisque Benjamin était un perpétuel adolescent égaré et insaisissable, mais également « la pudeur », « la douceur incarnée » ou bien « un ainé », celui qui « régente », l’amour que ses proches lui ont porté est variable, toujours aussi fort, mais jamais identique. Il en va de même pour la douleur que son décès leur procure. Aux différentes façons d’aimer un homme se calquent les différentes façons d’endurer sa mort : sensation de mépris, de fuite, de trahison, de séparation. Et l’impossibilité de chacun à comprendre cette différence noue et dénoue inévitablement les liens entre les protagonistes, dévoile les tensions, attise les colères et la tristesse. Lorsque Martin, frère délaissé que la mort de Benjamin « occupe à plein temps », exprime sa douleur et sa jalousie dans un élan aussi déchirant que pathétique, le lecteur est sans nul doute devant les plus belles pages du roman.

Et le journal alors ? Si, par l’intermédiaire d’Édouard et de la référence à Max Brod2 et Franz Kafka, la question de la trahison d’une publication posthume est effleurée, la place que tient le journal intime de Benjamin dans le roman n’est aucunement une affaire de chef-d’œuvre retrouvé et de combat juridique. Il s’agit de la clé permettant de faire intrusion dans cette famille formée par un ensemble d’adoptions et  cooptations sentimentales, d’affinités électives, une famille constituée par Ninon et Ronan comme une forteresse autour de Benjamin. Seul entre les murs de cet édifice qu’il a choisi, Benjamin étouffe toujours. Et ce journal, son « seul vrai livre », demeure un désir autobiographique inassouvi qui lui aurait peut-être permis,  en se racontant, de s’éloigner de lui-même et de son angoisse.

Plus hanté qu’inspiré par le chef-d’œuvre méconnu de Vladimir Nabokov, La Vraie Vie de Sebastian Knight (« un type qui enquête sur la mort de son frère »), et Le Feu Follet, film de Louis Malle où le désarroi du héros est similaire à celui de Benjamin, Le Journal intime de Benjamin Lorca est aussi l’histoire en pointillé d’un écrivain n’ayant jamais réussi à se débarrasser du dégoût de vivre (« Vivre est un effort, répétait-il. »). Mais au lieu de s’appesantir sur ce mal-être qui contribuera à sceller le funeste destin de Benjamin, Arnaud Cathrine tourne autour de son personnage et le tue avant même l’entame du roman, permettant ainsi au lecteur de ne concevoir que poétiquement, sensiblement, c’est-à-dire par touches successives, sa vision de Benjamin Lorca. De fait, libéré de la crainte d’éventuelles facilités ou de quelques clichés, le récit des séances d’ivrognerie, par exemple, demeure d’une grande pudeur, d’une parfaite légèreté, et ce, sans perdre ne serait-ce qu’un gramme de sa dramaturgie.

Car c’est en effleurant qu’Arnaud Cathrine écrit3, sans pesanteur, sans insistance, révélant la pureté d’un lien tout en suggérant la possibilité d’une trahison. À l’image du journal de Benjamin, son roman n’omet rien « des rancunes, des tombes, des colères », mais conserve au final la beauté inhérente aux amours défuntes et nous touche de façon à ce qu’on ne l’oublie pas de si tôt.

Le Journal intime de Benjamin Lorca d’Arnaud Cathrine
Éditions Verticales
195 pages
Crédit photographique : éditions Verticales, Arte Vidéo

  1. Paru en 2007 chez Verticales. []
  2. Ami et exécuteur testamentaire de Kafka, il publia les livres de l’écrivain  tchèque après sa mort alors que Kafka lui avait demandé de les détruire. []
  3. En le lisant, on pense souvent à Françoise Sagan. []

4 réflexions sur “Le Journal intime de Benjamin Lorca d’Arnaud Cathrine

  1. Bonjour,
    j’ai lu ce livre sur vos conseils (et aussi suite à un entretien d’A. Cathrine entendu de France Culture)… quelle déception !!
    Les touches et effleurement dont vous parlez ne m’ont pas convaincue : à force d’effleurer, Arnaud Cathrine ne m’a pas touchée. Je ne jette pas tout cependant : effectivement le thème, les personnages, l’histoire m’ont poussé à terminer la lecture de ce roman. Mais plusieurs fois, je me suis dit que la syntaxe peu correcte de certaines phrases, que le choix de noms propres improbables (je sais cette remarque est anecdotique et purement subjective, mais Lorca ?, Ninon ? Léonard ? Ronan ?) m’empêchaient de croire, de me laisser emporter (effet si agréable lorsqu’on lit un bon roman). Au final, il me semble que l’on voit trop le travail brut, la volonté d' »écrire beau » d’Arnaud Cathrine ; rien ne va de soi. je me suis même demandée si ce livre avait été relu par quelqu’un (d’impartial) et s’il avait été assez travaillé. C’est dommage.
    Cela dit, ce n’est que mon avis, et tout le monde s’en cogne, j’en suis consciente. M’enfin ça fait du bien de pouvoir exprimer sa déception alors merci rhinoceros (tu n’as finalement pas la dent si dure…)
    J’attends le prochain livre

  2. Tout le monde ne s’en cogne pas ! Votre point de vue, aussi subjectif soit-il, peut très bien se comprendre. De mon côté, cet effleurement est apprécié en comparaison à la lourdeur de beaucoup (trop) de romans actuels.
    Si cet auteur vous intéresse, je ne saurais que trop vous conseiller de lire « La disparition de Richard Taylor », si vous ne l’avez pas déjà lu. Et de voir “Le Feu Follet” de Louis Malle, film qui vous réconciliera peut-être un peu avec le roman…

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