Parution 07 janvier 2010

Braine rentre chez lui après plusieurs années de guerre durant lesquelles il a été gravement blessé. Sur le quai de la gare, sa femme, Lily, l’attend avec leur fils de  3 ans, un fils que Braine n’a pas vu grandir. Fantôme silencieux, mort-vivant, Braine ne semble plus savoir parler, manger, conduire. Pourtant, veillé par Lily, il ressuscite et reprend goût à la vie, apprécie sa famille et retourne travailler à la société des automobiles Sligo appartenant à son beau-père. Bien qu’encore vulnérable, Braine s’adapte au quotidien. Jusqu’à ce qu’un suspicieux concours de circonstances ne vienne bouleverser ce fragile équilibre.

On sait l’importance du jazz dans l’œuvre de Christian Gailly. De Be-Bop à Un soir au club, le jazz ne se contente pas de nourrir ses livres ; il les structure, leur donne un souffle. Et bien qu’il soit encore question ici, dans Lily et Braine, de musique, de club et de quintet, on peine à retrouver le rythme de ses précédents ouvrages, l’exigence stylistique laissant place à des procédés (décalages syntaxiques, incursions aléatoires d’un narrateur) qui sont plutôt, chez Minuit, le brillant apanage de Jean Echenoz. Avec Gailly, ces procédés paraissent maladroits, évasifs, d’autant qu’ils s’ajoutent à des formules, certes calculées, mais malheureuses, à la limite du jeu de mots : « Entre ses dents, jaunes comme le blanc de ses yeux. » Le tout ne prend pas et alourdit une intrigue en partie dépourvue d’implicite, du moins en ce qui concerne la construction du suspens, et ce, au malencontreux profit d’une condensation narrative qui, soit réduit à néant les interrogations du lecteur (« Comment l’aurait-elle connu ? Et où ? »), soit gâche son attente (« Du reste, quelque chose de bien pire allait leur arriver. Voilà comment les choses se sont passées. »).

On est également surpris de rencontrer dans Lily et Braine ce qu’on pourrait nommer un peu durement des incohérences : le traumatisme de Braine présenté comme irrévocable disparait après un peu de repos ; la scène finale surprend, certes, mais avant tout parce qu’elle ne semble pas correspondre à la psychologie du personnage telle qu’elle fut décrite jusqu’ici. On sait bien que le hors texte existe, que les ficelles ne doivent point être trop visibles, on demeure tout de même circonspect. Toutefois, ceci expliquant certainement cela, ces ratés s’estompent, se noient pour disparaître devant la difficulté de la tâche entreprise par Gailly.

Lily et Braine est un roman où tout est à découvrir. À part la saison, on ne sait ni où, ni quand le récit a lieu, seuls des indices, typiques (vêtements, photographies, voitures), laissent penser qu’on est à la fin des années 1960, début des années 1970. De même, on ignore presque tout de la guerre à laquelle Braine a participé, seuls quelques frêles éléments permettent de supputer une poignée de destinations. Braine lui-même est un mystère, un personnage en pointillés qui n’existe presque plus. Lorsque, devant une photo de guerre publiée dans un magazine1, un ami trouve que l’homme sur le cliché ressemble à Braine, celui-ci répond : « Dans l’état où il est […], il ne ressemble à rien, d’ailleurs il n’est plus rien. » Le récit – et c’est là que réside sa force – va se charger de redessiner le personnage, l’animer grâce à une succession d’incidents (on sait à quel point Gailly est attaché à ce genre d’événements) qui vont révéler Braine, les raisons de son départ à la guerre, quelle guerre, son passé, sa carrière de musicien de jazz, son goût prononcé pour les femmes avant et après son enrôlement : « C’était peut-être ça, sa véritable infirmité. L’invalidité qu’il avait rapportée de là-bas. Une incapacité à ne pas aimer. »

Sa rencontre apparemment fortuite avec Rose Braxton, riche et belle blonde Américaine toujours vêtue de jaune, rivale potentielle de Lily, va faire sortir Braine de sa cachette diégétique et bouleverser la vie de sa famille2. En lui proposant de reformer son quintet de jazz et de jouer dans un club qu’elle se prépare à ouvrir, Rose extirpe Braine d’une histoire d’homme usé par la guerre, engoncé dans son terne quotidien marital et professionnel, pour l’introduire dans un tout autre récit où il divulguera sa vraie nature, ce pour quoi il est fait. Et même si on comprend que rien n’est dû au hasard (« Pourquoi ne pas engager des professionnels ? J’ai mes raisons, dit Rose. »), les conséquences sont irrévocables : un autre roman débute, un roman où la musique, et plus particulièrement le jazz, n’est qu’une seconde version de la guerre, un catalyseur de violence plus ou moins latente qui ne s’achèvera que lors de la glaçante scène finale.

Braine le sait, les jazzmans sont des « voyous » et c’est pour cette raison qu’il pense d’abord refuser l’offre de Rose Braxton. Il connait les dangers du jazz : « J’aime la musique plus que tout, plus que ma femme et mes enfants. » De fait, il suffit qu’on lui dise que le groupe est près à se reformer pour que « son cœur [batte] fort, comme jamais depuis la guerre », tandis que le souvenir de son bugle3, souvenir jusqu’ici enfoui, lui fait immanquablement se rappeler son pistolet volé à l’armée, ce même pistolet qu’il retrouvera juste avant son instrument, l’un étant caché aux côtés de l’autre. Puisque la reformation du groupe initiée par Rose Braxton ressemble à un recrutement, le thème des Sept Mercenaires sera joué lors de leur approximative première répétition qui, chacun réapprivoisant son instrument pour jouer des notes comme on tire des coups de feu dans le vide,  donne l’impression d’un entraînement, pour ne pas dire d’un service militaire. Et comme à toutes guerres ses dommages collatéraux, ce seront les femmes, ici encore, victimes du pouvoir de Braine, qui vont être entraînées par la vague belliqueuse et se livrer un combat psychologique, s’imaginant assommant et décapitant rivales et concurrentes devant la scène où évolue le groupe.

Malgré ses failles narratives et quelques tournures dispensables, l’exercice métaphorique constituant Lily et Braine est remarquable et fonde un roman possédant une richesse, une intelligence, une habile complexité qu’on ne rencontre que trop rarement de nos jours.

Lily et Braine de Christian Gailly
Éditions de Minuit
188 pages
Crédit photographique : éditions de Minuit, Columbia/Sony Music

  1. Cette photo est une clé que nous ne dévoilerons pas. []
  2. Dans un registre différent, mais posant des questions similaires, on pense forcément à A History Of Violence de David Cronenberg. []
  3. Il s’agit d’un instrument de musique à vent de la famille des saxhorns, ayant le même registre que la trompette. Bref, pour les non initiés, c’est comme une trompette… []

2 réflexions sur “Lily et Braine de Christian Gailly – De guerre jazz

  1. Euh… Petite question : a-t-on droit à un solo de bugle endiablé ?

  2. Non, et c’est aussi là, si on s’en tient aux propos tenus concernant l’article sur le rock et la littérature, que réside une des qualités du livre…

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