Parution le 05 janvier 2010

Accusations, règlements de compte, polémiques. Depuis des semaines, le monde littéro-parisien est en pleine ébullition. On ne compte plus les pages et les émissions consacrées à l’affaire. Quelle affaire ? Voyons, et bien celle qui oppose Camille Laurens à Marie Darrieussecq. Petit rappel : après Marie N’Diaye qui l’accusa il y a quelques années de « singerie », ce fut au tour de Camille Laurens en 2007 de stigmatiser Marie Darrieussecq en dénonçant un « plagiat psychique »1. Début 2010, chacune y va de son livre pour mettre les points sur les i. Si Camille Laurens a choisi l’autofiction paparazziesque2, Marie Darrieussecq s’est tournée quant à elle vers l’essai, choix bien plus judicieux, moins racoleur, qui n’évite pourtant pas une question : au-delà de l’affaire, Rapport de police a-t-il un intérêt ?

Attention au procès d’intention : ce n’est pas parce que cette affaire fatigue à plus d’un titre qu’il faut discréditer ce livre que Marie Darrieussecq avait toutes les raisons d’écrire : « Le plagiat en lui-même ne m’intéresse pas, mais il en allait de mon honneur d’écrivain. »3 Trois cent dix-neuf pages sur un sujet qui n’intéresse pas, c’est dire à quel point l’honneur de Marie Darrieussecq a été bafoué. Pour réparer l’affront, elle convoque les grandes victimes de la « plagiomnie » (« le désir fou d’être plagié »). De Sigmund Freud à Daphné Du Maurier, de Danilo Kiš à Paul Celan et Vladimir Maïakovski, les accusations de plagiat firent des ravages dans la vie des écrivains visés, poussant certains au suicide. Tout est très résumé, très simplifié. L’utilisation de ces auteurs n’est aucunement convaincante et ne réussit qu’à souligner combien la colère de Darrieussecq, tout à fait légitime, la pousse à une exagération qui la dessert.

Point de concentration de l’irrecevabilité d’une telle manœuvre, l’évocation du cas Ossip Mandelstam entraîne l’auteur de Tom est mort dans les méandres du régime stalinien, époque ô combien douloureuse mais rarement évoquée dans le but de laver quiconque du soupçon de plagiat. Darrieussecq précise qu’elle ne cherche pas à se comparer aux écrivains mentionnés, mais que si l’accusation de plagiat dont elle fut victime en 2007 lui avait été assénée en U.R.S.S. dans les années 1930, il lui serait arrivé le même sort que Mandelstam. Hypothèse qui en aucun cas ne peut faire office d’argument, d’autant que pour ce qui est de Mandelstam, réduire son envoi au goulag à la conséquence des attaques de plagiat dont il fut victime est une décontextualisation surprenante, pour ne pas dire choquante.

Darrieussecq met en avant l’idée que le combat que mena Mandelstam pour dénoncer la plagiomnie le fit entrer dans un engrenage qui scella son destin, interprétation tragique (littéraire) qui ignore la complexité des éléments historiques (et politiques). « Il eut, comme Celan, à subir l’infamante accusation de plagiat. La bataille dura de 1928 à 1931. » Cette bataille est très bien racontée, avec beaucoup de notes pour faire sérieux et valider le propos. Le chapitre s’achève par ces lignes : « Neuf ans après, un autre écrivain, Piotr Pavlenko, envoie à la police une dénonciation écrite qui conduit Mandelstam au goulag. » Ainsi les écrivains sont impitoyables entre eux. Mais le plagiat fut-il à l’origine de cette seconde accusation ? Elle ne le dit pas. Car de 1928 à 1937, il se passa beaucoup de choses dans la vie de Mandelstam. Il y eut surtout, en 1933, la composition du Montagnard du Kremlin,  poème assez peu social réaliste attaquant directement Staline : « On entend seulement le montagnard du Kremlin,/ Le bourreau et l’assassin de moujiks. » C’est à cause de ce poème-là qu’il fut arrêté et exilé à Tcherdyne, puis à Voronej jusqu’en 19374. Penser que l’écriture de ce poème soit une conséquence des accusations dont fut victime Mandelstam est un point de vue équivoque, pour ne pas dire hasardeux. Peut-être est-ce pour cette raison que Darrieussecq ne le mentionne pas, laissant le lecteur avec l’impression que le plagiat est plus fort que Staline5. Un tel tri des faits laisse songeur.

Gageons qu’il s’agit d’une maladresse suscitée par le haut degré d’énervement que causa l’injustice dont fut frappée Darrieussecq. Passons sur le fait que Rapport de police ne comporte aucune ligne sur Mikhaïl Bakhtine dont les théories issues de ses travaux sur Rabelais et Dostoïevski auraient pu réduire à néant toutes accusations de plagiat en tant que réécriture (surtout lorsqu’il engage une « styliste » comme Darrieussecq). Oublions même que toute la partie historique sur le plagiat est sujette à controverse. Le livre de Darrieussecq est bien plus pertinent lorsqu’il se penche sur le fantasme d’être plagié, c’est-à-dire le désir semi-inconscient de tout écrivain de se voir (se lire) dans le texte des autres. Erreur propre aux tenants d’une littérature archaïque crispée sur des valeurs usées : « Il faut en effet être un peu « moderne » pour envisager entre les textes des croisements, des mélanges et des échos qui ne soient pas de l’ordre du vice, du contre-Nature ou du complot. » Au lieu de se féliciter d’une « réconfortante familiarité », certains écrivains crient au scandale – au plagiat –, s’accaparant et défendant une phrase, un mot, une idée, qui ne leur appartient pas.

C’est encore cette vision conservatrice de la littérature qui est critiquée lorsque Darrieussecq fait mention de ce qu’elle nome « la surveillance littéraire » et entreprend à nouveau un voyage en U.R.S.S. pour y extraire une petite histoire de la vie littéraire sous Staline. Si sa vision du phénomène délationniste de l’époque demeure presque seulement axée sur la plagiomnie, limitant ainsi la comparaison, Darrieussecq exhume tout de même une conception de la littérature ayant encore cours aujourd’hui : « Dans un système libéral comme dans un système dictatorial, ce qui domine immensément le marché de l’édition, c’est la littérature lisible », celle « fondée sur les valeurs édifiantes de la gouvernance. » De fait, les bordures sont surveillées. Il y a des codes à respecter. Notamment concernant ce que Darrieussecq nomme le « témoignage imaginaire » qui est « une forme qui ne passe pas » : « Tu n’as pas vécu la douleur que tu dis, tu n’as pas le droit de l’écrire. Si tu l’écris, c’est ma place que tu prends. » Par extension, c’est toute la question du droit à la fiction que pose Rapport de police. « Le Droit des victimes et, plus généralement, la sacralisation de la douleur individuelle sont devenus les nouvelles Tables de la Loi. » Droit de la mère endeuillée qui refuse l’existence de Tom est mort ; droit de la victime, du témoin ou du spécialiste qui n’accepte pas un roman (Les Bienveillantes de Jonathan Littell) sur la Shoah6. Il s’agit d’une logique totalitaire cherchant à tuer le « je » du roman, à savoir celui qui raconte sans avoir à se justifier, sans attendre un quelconque blanc-seing. Refuser ce pouvoir au romancier, c’est vouloir mettre au pas la fiction.

« J’ai voulu écrire cet essai pour, justement, réfléchir calmement, en réservant l’émotionnel et l’imaginaire à mes romans. » Marie Darrieussecq, qui est également psychanalyste, croyait-elle vraiment pouvoir écrire ce livre en abandonnant l’émotionnel et en repoussant sa rancœur ? Si elle le pensait, elle a échoué. Mais au-delà des cas N’Diaye et Laurens, du règlement de compte et des raccourcis vivement condamnables, Rapport de police intéresse pour ce qu’il dit du travail de l’écrivain : « J’écris mes livres parce que je ne les trouve nulle part : si je ne les écris pas, personne ne s’en chargera. » Cet argument aurait peut-être suffi à nous convaincre.

Rapport de police : accusations de plagiat et autres modes de surveillance de la fiction de Marie Darrieussecq
Éditions P.O.L
319 pages
Crédit photographique : éditions P.O.L

  1. Camille Laurens a perdu un fils. Elle décrit son deuil dans Philippe en 1995. En 2007, Marie Darrieussecq écrit Tom est mort, roman sur une mère qui perd un fils. Toutes les deux étaient publiées chez P.O.L. []
  2. Romance nerveuse chez Gallimard. []
  3. Propos recueillis par Les Inrockuptibles, n° 737 du 13 au 19 janvier 2010. []
  4. À nouveau arrêté, suite à une dénonciation (Piotr Pavlenko ?) pour « activités contre-révolutionnaires » en mai 1938, Mandelstam est condamné à cinq ans de travaux forcés. []
  5. Plus tard dans le livre, elle revient sur cette affaire avec plus de précisions, mais continue à minimiser les poèmes dévastateurs adressés à Staline, préférant souligner les conséquences de l’accusation de plagiat. []
  6. Position qui renvoie également à la polémique lancée contre Yannick Haenel par un Claude Lanzmann de plus en plus persuadé d’avoir le monopole de la question de l’extermination des Juifs, exigeant même qu’on le consulte pour tout roman abordant le sujet. []

3 réflexions sur “Rapport de police de Marie Darrieussecq – Back in the U.S.S.R. ?

  1. Tout ce que je vois, c’est que toute cette « affaire » de deux écrivaines tournées vers leur public parisien s’en donnent à coeur joie au point que chacune de leur réponse soit monnayée dans les médias (radio, télé) ou sous la forme d’un livre de plus. Ce sont les éditeurs qui se frottent les mains, et tout ce joli monde encaisse les bénéfices. Sans crier au complot, tout ceci semble parfois savamment orchestré, teinté d’une complicité limite malhonnête bref, on pourrait leur proposer un combat de boue chez Ardisson qu’elles signeraient dans la foulée…
    Si ces deux personnes pouvaient consacrer leur talent à l’écriture de livres qui ont un sens je trouverais ça plus respectueux ne serait-ce que vis à vis des auteurs qui n’arrivent pas à être publiés!
    De qui se moque-t-on? Allez hop j’ai besoin de laver mon honneur, zou je me permets de publier un livre! Tout ça n’est que le caprice de deux enfants pourries auto-centrées!

  2. Merci pour ce commentaire qui, vous vous en doutez j’espère, me paraît assez pertinent.

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