Parution le 05 janvier 2010

Pendant un moment, Nicolas Rey n’allait pas bien du tout. C’est lui qui le dit : « Je m’appelle Nicolas Rey. J’ai connu un léger passage à vide entre 11 et 35 ans. Je suis en train d’écrire un nouveau livre parce que – niveau fin de mois – j’ai la corde au cou. » Sans nous attarder sur le fait que l’on puisse écrire un livre afin de renflouer son compte en banque (après tout, pourquoi pas), on est surtout triste pour le garçon qui nous a toujours été très sympathique, à la télé, à la radio. Seulement voilà, malgré notre virtuelle affection à son égard, il nous semble impossible de l’épargner après l’écriture d’Un léger passage à vide.

La colère ressentie à la lecture de ce livre effraie : la crainte que la critique se transforme gratuitement en massacre  pousse à prendre un peu de recul, à ne pas attaquer de front. On pense alors commencer par parler de l’autofiction, parent pauvre de la littérature, axe privilégié ici par Nicolas Rey. Quoi qu’on en dise, l’autofiction n’est pas mauvaise en soi, c’est ce que le temps et la multiplication du genre nous ont montré. Énorme différence entre Christine Angot et le magnifique texte de Régis Jauffret, Lacrimosa. L’autofiction peut offrir de beaux textes. Son utilisation n’est donc pas un argument à retenir contre Rey, encore que, à une époque où on pensait s’en être débarrassé, une époque où la littérature française a décidé de se tourner brillamment vers autrui (Carrère, Haenel, Mauvignier), ce choix semble un peu daté, dépourvu de réflexion formelle. C’est surtout un choix qui, en son sein, pose un problème : auteur, narrateur, personnage renvoient au même nom, Nicolas Rey. Dire alors que le personnage présenté dans Un léger passage à vide est stupide, beauf, débitant autant de poncifs que le fidèle alcoolique du PMU d’en face, dire ça, donc, est un peu gênant.

Du coup on hésite à revenir sur les navrants propos tenus à l’égard des femmes (dont il fait superbement le portrait dans un interminable chapitre de deux pages où Rey se dit en être une, de femme : « Parce que je suis capable de vider un pot de Nutella XXL sans même m’en apercevoir, tout en regardant Plus belle la vie sur France 3, vautrée dans mon fauteuil avec un pyjama informe. ») ou sur les nombreux conseils distribués tout au long du texte. Par exemple, en rentrant en taxi à sept heures du matin après avoir encore trompé sa femme, celle-ci le quitte. Comment aurait-il pu éviter cela ? En prenant le taxi de six et non pas celui de sept. « Évite, petit frère, le taxi de sept heures du matin. »

Bon, là, c’est tellement benêt qu’on se dit que le roman est en fait une énorme blague, un exercice de provocation, un acte jusqu’au-boutiste à la limite du kamikaze, un test de tolérance au cynisme. Autrement, ce n’est pas possible. Et puis on se souvient qu’Un léger passage à vide est le récit d’une crise, d’une période de mal-être considérable. Et bien sûr on croit Nicolas Rey sur ce point. Alors il suffit d’avoir un peu de compassion pour pardonner l’idiotie, la vulgarité et le machisme du personnage. Après tout, cela s’explique certainement par le fait que ce n’était pas la grande forme, que ça n’allait pas du tout, c’est probablement un bon bougre au bout du compte. Ce qu’il a dit et fait est à mettre au compte de la pathologie. C’est du symptôme. Par contre, il est beaucoup plus difficile d’excuser le fait que ses déboires soient aussi piteusement narrés.

La douleur, les remords, le cafard, la culpabilité, les dimanches soirs seul à Paris. Oui, mais sans oublier les clichés, la cocaïne à outrance, l’alcool (parce qu’il faut boire pour « respirer un jour de plus »), les aventures adultérines (parce que, oui, même au fond du gouffre l’écrivain dépressif est un sacré dom juan), etc. Nicolas Rey est un écrivain des années 1990, ces années qu’on pensait avoir heureusement oubliées. C’est à peine du mauvais Beigbeder (pléonasme), encore que ce dernier ait évolué, voire progressé. Rey nous impose un texte du niveau de Lolita Pille, de cette génération d’auteurs formatés par la médiocrité d’Ardisson, des romanciers qui  se gargarisent dans le récit effronté et bâclé de la déglingue, du mal de vivre et des excès capricieux, le tout au service d’une écriture et d’un style ineptes : « Le whisky, c’est de la lumière dans le corps. Oui, Monsieur. Et la lumière, l’organisme en a besoin dès les premiers rayons du soleil. » Même lui n’y croit pas…

Dès les premières pages, nous n’y croyons pas non plus, tant tout ça sonne faux, volontairement et maladroitement cynique, méprisant et lourdingue. De l’annonce de la future naissance de son fils à la naissance elle-même (présentée comme « un Massacre à la tronçonneuse version Blue ray » durant laquelle Rey s’en donne à cœur joie, compatissant : « Je donnerais le portable de mon dealer pour souffrir à la place de Marion. »), en passant par le cours d’accouchement réduit au sphincter, au bas corporel, à la réduction scatologique de la mise au monde (faisant preuve par-là d’une facilité  digne d’un débutant hasardeux), on se demande pourquoi de tels livres sont encore publiés.

Parce que si le fait d’avoir écrit  Un léger passage à vide a peut-être permis à Nicolas Rey d’aller mieux, nous avons, nous lecteurs, désormais un peu mal.

Un léger passage à vide de Nicolas Rey
Éditions Au Diable Vauvert
181 pages
Crédit photographique : éditions Au Diable Vauvert

6 réflexions sur “Un léger passage à vide de Nicolas Rey – Long passage, long vide

  1. Son éditrice ne lui a pas vraiment rendu service (ce que, j’imagine, elle croyait faire) en acceptant de publier ce texte qui est aussi bref (150 pages) que médiocre… Et pour ce qui est de gagner sa vie avec ce livre, c’est mal barré…

  2. Très juste : autant qu’une question de qualité littéraire, la sortie de ce livre pose également celle du choix éditorial, à mon sens suspicieux.

  3. Je trouve t’as critique aussi crétine que médiocre! quand au commentaire  » son éditrice ne lui à pas rendu service… », bah je pense qeu ce commentaire est aussi stupide que celui qui l’a posté! Ce livre est grandiose, drôle est à la fois touchant! Fais en autant!

  4. Chris, votre commentaire est un réel plaisir de lecture. On peut y discerner l’effort d’analyse et d’argumentation, la maîtrise de la langue et la douceur du propos. Bref, tout ce qui caractérise un lecteur accompli. Bien qu’en désaccord avec ma critique, vous réussissez à ne pas être agressif. Et c’est remarquable.

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