Parution le 06 janvier 2010

Après American Tabloïd (1995) et American Death Trip (2001)1, James Ellroy conclut  sa trilogie américaine avec l’imposant Underworld USA, œuvre cathédrale dépassant les trop restreintes frontières du roman noir pour proposer sur plus de huit cent pages le récit d’un cauchemar : une autre version de l’Histoire des USA dans les années 1960, une version ayant le crime et la lutte des minorités comme vecteurs.

24 février 1964 à Los Angeles. Un fourgon blindé de la Wells Fargo est attaqué. Les convoyeurs sont abattus ; trois des braqueurs sont descendus et brûlés par le quatrième qui prend la fuite en emportant le magot. Underworld USA débute ainsi. Plus qu’un prologue, l’énigme jamais éclaircie de ce braquage est la colonne vertébrale et le centre nerveux du roman : le crime est une nouvelle fois utilisé comme prétexte à une effrayante épopée dans les sous-sols de la politique américaine de 1968 à 1972. Retranscrites dans un style journalistique proche du compte rendu, les premières pages du roman sont à couper le souffle : le verbe haletant d’Ellroy nourrit la violence de la description et saisit le lecteur pour ne plus le lâcher. Et le narrateur, insistant sur la véracité des faits qui vont être révélés – le récit est « construit sur des documents publics détournés et des journaux intimes dérobés » – prévient : « Vous me lirez avec une certaine réticence et vous finirez par capituler. Les pages qui suivent vous contraindront à succomber. Je vais tout vous raconter. »

Mais raconter quoi ? Dans ce livre énergique rédigé comme un rapport de police où la grossièreté stylisée et la brutalité des dialogues répondent à une écriture saccadée, télégraphique2, le lecteur, pris immédiatement à la gorge, doit faire face à une multitude de faits, de noms, d’intrigues, qui le perdent et le heurtent. De par sa densité et sa démesure, Underworld USA est une expérience de lecture, une épreuve pour le lecteur qui, tout en reconnaissant l’excellence et la maîtrise d’Ellroy, peut être rebuté par l’aspect labyrinthique du roman. Mais cette sollicitation, agressive, est également une qualité : le livre, comme un dossier secret, un document confidentiel, est remis au lecteur afin qu’il participe pleinement à cette plongée dans les méandres poisseux d’une Amérique outrageuse. C’est au lecteur de déchiffrer, s’il y arrive, le contenu de ce monstre.

Underworld USA reprend là où American Death Trip s’est achevé : nous sommes en 1968, Martin Luther King et Boby Kennedy viennent d’être assassinés, la campagne entre Richard Nixon et Hubert Humphrey fait rage, Howard Hughes, appelé Dracula, est en pleine crise de folie. Le récit suit principalement les parcours de Dwight, pion de John Edgar Hoover ; de Wayne, trafiquant de drogue parricide engagé par Hughes ; et de Crutch, détective privé voyeur. En se lançant chacun de leur côté à la poursuite d’une mystérieuse femme, ils croiseront sur leur route flics ripoux, « tueurs de nègres », criminels de toutes sortes. Entre une visite de « Nègreville » ou quartier général des « Esclaves Unis » et la découverte d’un massacre rituel vaudou dans une période d’ébullition de la communauté noire, le lecteur rencontre une impressionnante variété de personnages qu’on ne peut lire et voir qu’aux USA3.

Underworld USA est avant tout une vision souterraine des pratiques de l’Amérique des années 1960, une radiographie des USA sous l’angle de la violence, des complots, du contrôle de l’opinion publique, des dossiers et des fiches. Un roman sur le secret et les mouvements opérés dans l’ombre, ces obscurs mouvements qui ont façonné le pays, comme l’opération destinée « à discréditer et déstabiliser le mouvement militant noir dans son ensemble » en le mêlant au trafic de drogue, ou la participation de la mafia à l’élection de Nixon. C’est enfin un roman sur les figures du mal, les figures de la corruption et de l’immoralité : le racisme paranoïaque de Hoover et son absence totale de morale, les sales manœuvres de Howard Hughes, la corruption et la petitesse de Richard Nixon – à savoir les visages, à l’époque, de l’ordre, du monde des affaires, du showbiz et de la politique. Une version underground de l’Histoire des USA, un cauchemar qui semble réel4. Et c’est peut-être là que réside la force d’Ellroy : imposer sa vision du monde, aussi subjective soit-elle.

Underworld USA de James Ellroy
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Paul Gratias
Éditions Payot & Rivages
840 pages
Crédit photographique : éditions Payot & Rivages

  1. Tous deux parus chez Payot & Rivages. []
  2. Le tir a été rectifié par rapport au précédent opus. []
  3. Mention spéciale à Scotty Bennett, géant traquant et abattant les braqueurs avant de broder le nombre de ses victimes sur son nœud papillon, qui va obstinément – obstination propre aux romans d’Ellroy – chercher à élucider le braquage initial. []
  4. Seuls les spécialistes de la période pourront séparer le vrai du faux. []

Une réflexion sur “Underworld USA de James Ellroy – Dark (his)story

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