Parution le 14 janvier 2010

Choir est une île qui n’a rien de paradisiaque. Il s’agit d’un lieu infécond, hostile et inhospitalier ; un enfer sur terre que ses habitants haïssent de toutes leurs forces sans pouvoir le quitter, retenus par les roches, les sables et les boues. Mais il se raconte qu’un ancêtre, Ilinuk le Polydactyle – il possédait douze orteils, infirmité qui fit sa force – parvint un jour à quitter l’île à bord de sa fusée, promettant de revenir chercher ses concitoyens. Depuis, les habitants de Choir attendent sa venue en se débattant avec leur douloureux quotidien.

À Choir, tout n’est que désolation. Les sols mouvants sont infestés de punaises, insectes servant de base à tous les plats ; les coulées de boue, les tremblements de terre et la barrière de corail infranchissable tiennent prisonnier un peuple qui s’abrutit dans la haine et l’aversion de soi et des autres. Les artistes, « honnis et détestés », sont contraints de vivre au fond des puits, la stupidité de leurs congénères les empêchant de s’exprimer. Lorsqu’ils ne s’occupent pas à se torturer, les habitants de Choir écoutent la geste d’Ilinuk narrée sans cesse par le vieux Yoakam. Seul le récit des aventures du Polydactyle les intéresse.

« Ilinuk le Volatil », « Ilinuk le Gazeux », le mythique personnage qui réussit à quitter Choir dans sa fusée est un dieu qu’ils vénèrent et dont ils attendent le retour, les yeux rivés au ciel, délaissant le travail de la terre et tout effort permettant de rendre plus vivable leur univers. Persévérant dans sa léthargie, se gargarisant d’incantations parodiques, le peuple de Choir se complet dans  sa bêtise crasse. Tout ce qui n’est pas en lien avec le retour d’Ilinuk est proscrit. De fait, les champs sont transformés en piste d’atterrissage ; leurs faibles connaissances techniques dirigées vers la constitution d’un télescope ; le divertissement (pascalien), susceptible de les détourner de leur dévotion, est interdit. Hors de l’attente d’Ilinuk et de son adoration, rien ne vaut à Choir.

À travers la chronique d’un enfer incrusté de poèmes et d’insultes, la virulence du style de Chevillard déconstruit le mythe et pointe l’illusion de la fiction. Choir est une interrogation sur le rôle et les responsabilités de celui qui raconte, une plongée dans les doutes du récit et les frontières du mensonge. On pense forcément à Platon et au mythe de la caverne. Mais plus encore, l’aspect messianique d’Ilinuk et son culte, sectaire, quasi fanatique, renvoient à la naissance d’une religion, une foi déversée afin d’occuper le peuple. Ainsi, Choir confronte mythe et croyance, symbolisme et religieux, tout en laissant au lecteur la possibilité d’interpréter et de comprendre.

Poème épique, saga nordique, chanson de geste ou tout à la fois, Choir n’est en tout cas pas un roman. Il s’agit d’une parabole. Par conséquent, le texte de Chevillard, aussi iconoclaste qu’ingénieux, s’apparente plus à des tableaux de Bruegel comme La Chute d’Icare et La Parabole des aveugles, qu’à n’importe quel autre livre. Une telle affirmation peut rebuter certains lecteurs, mais il leur faudra dépasser cette âpre originalité formelle pour tirer de Choir sa substantifique moelle : au-delà des mythes, des mensonges et de l’ignorance que les hommes aiment propager, se dessine toujours en creux une place pour l’intelligence.

Choir d’Éric Chevillard
Éditions de Minuit
217 pages
Crédit photographique : éditions de Minuit, Musée du Louvre

Une réflexion sur “Choir d’Éric Chevillard – Voir Choir et partir

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