Parution le 03 février 2010

Connu et admiré par des lecteurs courageux pour ses romans et essais fleuves, voire océaniques, William T. Vollmann sort aujourd’hui chez Actes Sud un court texte d’une soixante-dizaine de pages (à peine un chapitre pour lui), Étoile de Paris, poème en prose érotico-surréaliste écrit et illustré entre Paris et Sacramento, de 2004 à 2006. Deux ans et tant de miles pour si peu de pages, quatre ans d’attente avant publication, et un résultat décevant, pour ne pas dire énervant. Face à cette bizarrerie éditoriale plus que littéraire, il est légitime de se demander si ce livre aurait été publié s’il ne s’agissait pas de Vollmann, écrivain mythifié ces dernières années. Quelques modestes (si, si) éléments de réponse.

Étoile de Paris est un poème. Et un poème ne se résume pas. Pourtant, il aurait été facile de le faire ici : « J’implorai : Si jamais une étoile voulait bien se donner à moi, faites qu’elle cesse de tourner. – Et le récitant de répondre : Mais alors elle aussi périrait dans les flammes, au lieu de végéter dans l’illusion du mouvement. » Parce qu’effectivement, il y est question d’un amour impossible et charnel dans un Paris qui n’est autre que l’incarnation du désir. Un homme s’y promène pourchassé par l’amour mort et ses furies sexuelles, femmes et hommes, comme autant de chimères hypnotiques, le freinant dans sa recherche de l’Étoile et du ciel qu’elle pourrait survoler.

Mais Paris est également un refuge, une femme accueillante (« Paris m’ouvrait ses cuisses. ») qui aide l’homme dans sa quête en lui offrant un érotisme, certes restreint (à quelques exceptions près, la pratique sexuelle est avant tout buccale), mais souvent réconfortant. Ou en tout cas palliatif. Ici comme ailleurs, la jouissance est synonyme de vie. Rien de nouveau. Et  le goût prononcé de l’homme pour les cafés de carte postale et les étales des maraichers n’a rien de bien original. Vision très américaine de la capitale ? Ne tombons pas nous aussi dans les clichés. Disons seulement que ce type d’image pourrait très bien empêcher de voir l’Étoile lorsqu’elle apparaît furtivement au-dessus de l’homme. Mais non. Et une nuit, l’Étoile est dans le lit de l’homme et lui dit qu’elle le quitte, avant de pleurer, redevenant « la belle femme » qu’il avait aimée…

Poème surréaliste et érotique en prose, dit-on. Pas sûr. Il est vrai que malgré le quadrillage inutile – car ne faisant ni sens, ni image – de la ville (« Je quittais B4 pour me réfugier en F19. »), Étoile de Paris n’est pas un guide de Paris, mais une approche fantasmagorique de la ville. Les dessins qui accompagnent le texte – corps nus de femmes, charnelles, voluptueuses ; décors minimalistes et extravagants ; objets esquissés, photos retouchées ou noircies –, s’associant au thème du poème, font penser au Nadja d’André Breton (la forme renvoyant soi-disant aux Chants de Maldoror de Lautréamont). On pense aussi au Bleu du Ciel de Georges Bataille, ne serait-ce que pour la scène où l’homme fait un trou dans le sol pour y éjaculer. Et l’emploi intempestif du mot « con » pour désigner le sexe féminin1 sollicite Louis Aragon.

Sans s’attarder sur les possibilités intertextuelles (parodie ? pastiche ?) que revendiquent presque cette somme de références, on est tenté d’accréditer la thèse surréaliste afin d’ « identifier » ce texte de Vollmann. Ce serait une erreur. Tout d’abord car incohérence, paradoxe et symbolisme, ne signifient pas obligatoirement surréalisme. Ensuite, si on dépasse l’onirisme, on se rend compte qu’Étoile de Paris est avant tout un poème culinaire. Toutes les comparaisons puisent dans l’univers alimentaire par un systématisme du compliment métaphorique fruitier (pâtissier) : Paris est « une tarte recouverte de fruits et de baies » et l’anus de l’Étoile (sic) « est une tarte aux framboises au sein du cercle magique de sucre pâtissier ; sa crème anglaise dorée est surmontée de baies parfaites. » Puis l’Étoile est décrite comme une pomme, avec confiture et crème caramel (toujours pour l’anus, forcément…). Avec le beurre, le chocolat et le cappuccino, tout cela est très sucré. On dirait du Roald Dahl. Mais Vollmann ne fait pas offense au salé puisque les fesses sont des olives et qu’un musicien joue un « accord de menthe, doux, presque trop, suivi pas trois notes de maquereau. » Le summum étant l’association de l’huître au sexe féminin, comparaison aussi pauvre qu’usitée.

Il est coutume de dire qu’un poème perd de sa valeur lorsqu’il est traduit2. C’est une évidence lorsqu’il s’agit de versification ; ça l’est aussi, mais moins, quand il est question de prose. D’autant qu’ici, la traduction est signée Claro, traducteur attitré de Vollmann, mais aussi de tout ce qui se fait d’extrêmement complexe en littérature anglo-saxonne3. On lui fait donc confiance, même face à un lyrisme de haute volée : « Tu pouvais voir à travers les toits, mais tu ne pouvais pas voir l’amour mort. Mais l’amour mort pouvait te voir. Moi, je ne pouvais pas te voir. » Non, on ne doit pas perdre grand-chose avec la traduction.

Étoile de Paris de William T. Vollmann
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claro
Illustrations de l’auteur
Actes Sud
73 pages
Crédit photographique : Actes Sud / Trigger Image, William T. Vollmann

  1. Est-ce une question de traduction ? Nous y reviendrons. []
  2. Le débat pourrait s’appliquer à l’ensemble de la littérature, mais c’est une autre bataille. []
  3. Notamment  La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski et Le Tunnel de William H. Gass. []

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