Parution le 14 janvier 2010

Munich, quelques mois avant la fin du premier conflit mondial. Le peintre expressionniste autrichien Oskar Kokoschka passe commande d’une poupée grandeur nature ressemblant en tout point à sa muse et ancienne amante, Alma Mahler, qui l’a quitté pour un autre homme. Brisé par cette séparation et les atrocités de la guerre, l’artiste désire vivre reclus avec ce jouet d’adulte comme seule compagnie. Hermine Moss, 30 ans, conceptrice de marionnettes, est chargée de réaliser ce fantasme incongru… Délaissant le peintre afin de donner la parole à la créatrice de poupées et, de fait, mettre en avant son entreprise démiurgique, La Poupée de Kokoschka tourne un peu en rond malgré l’intelligence du propos de la québécoise Hélène Frédérick.

Simple présence fantomatique dans le roman, le « maître » est celui à qui Hermine Moos s’adresse dans son journal intime servant de cadre au récit. Toujours lointains, Kokoschka et son œuvre sont prétextes à une plongée dans l’univers exigu de la créatrice, solitaire, vivant à la limite du dénuement. Si Hermine demeure critique envers cette étrange commande – elle ne comprend pas ce souhait de « conserver les traces d’un passé trouble » et voit dans cette poupée une autre chimère, non un double d’Alma Mahler1–, elle entreprend son travail consciencieusement, s’inspirant des tableaux de celui qu’elle nomme K et suivant à la lettre – du moins essaie-t-elle – les instructions qui lui sont adressées afin de perfectionner, de rendre plus réalistes les parties du corps de la poupée. D’autant que K exige un agencement complexe de couleurs sur la « peau » car il serait « tourmenté » à jamais s’il venait à voir la trace d’un travail humain, artisanal : il ne désire pas seulement une poupée représentant Alma, mais Alma elle-même. Les difficultés et les exigences de K poussent Hermine vers une forme de folie.

Et Hélène Frédérick s’en sort parfaitement lorsqu’il s’agit de confronter la volonté de l’artiste aux possibilités de l’artisan ; lorsqu’elle oppose l’illusion du premier et la tâche concrète du second, mettant ainsi au jour la difficulté, toute littéraire (artistique), de rendre le réel, de transformer le tissu en peau. Seulement, en se répétant, en s’allongeant parfois jusqu’à procurer un léger ennui de lecture, La Poupée de Kokoschka perd de sa pertinence. L’attente et l’angoisse d’Hermine entre deux courriers de K deviennent des gimmicks, des refrains attendus qui alourdissent l’ensemble, aplatissent le texte et lui font perdre de sa valeur. Sentiment d’autant plus frustrant que le lecteur a l’impression que raccourci de cent pages, le roman serait un petit bijou, puisque même déçu, ou plutôt entravé par une narration qui s’enlise, l’intérêt de cette histoire est intact.

« Vous me demandez d’engendrer une femme à l’image d’Alma Mahler doublée de mon image qui pourra satisfaire vos envies inavouables (bien que faciles à imaginer). Je deviens l’autre objet de vos désirs. » De par ses désidératas, Kokoschka vampirise la créatrice qui se donne entièrement, s’abandonne à son travail et au désir du maître. Consciente du risque de s’identifier à la poupée, elle rêve pourtant de prendre la place de sa création pour s’offrir à K : « Ainsi je dois imaginer la grâce du corps d’Alma Mahler à sa place, et pour cela imaginer avoir les yeux de mon maître, alors que je préfère me voir dans la peau de l’aimée… » Peu à peu, l’impression de ne faire qu’une avec sa création l’envahit jusqu’à devenir elle-même objet, une poupée désirant frayer avec d’autres dans un monde d’art et de peinture.  Alors Hermine confectionne en parallèle une poupée à l’effigie de K, pour elle, copiant ainsi le fantasme du maître qu’elle s’approprie. Puis, poursuivant dans son délire, elle réalise également une poupée représentant Reserl, la bonne de K. Elle reconstitue ainsi l’univers intime de Kokoschka, mais en s’y insérant, en s’y mettant en scène parmi ses propres personnages. Elle répond à son désir à elle : être un sujet de peinture2. Oui, tout cela est plutôt intelligent et bien fait. Mais ne cesse de se répéter. Le roman avance par boucles sans jamais décoller.

La Poupée de Kokoschka fait bien entendu penser au conte d’E.T.A. Hoffmann, L’Homme au sable, conte devenu opéra grâce à Jacques Offenbach. Il y a également quelque chose de Frankenstein, ici. Mais en choisissant de faire apparaître en filigrane la fin de la Première Guerre mondiale et la révolte spartakiste, Hélène Frédérick rappelle Cadence de Stéphane Velut3, paru il y a seulement quelques mois. Ces comparaisons, toutes relatives – c’est-à-dire avant tout thématiques –, sont à l’avantage du roman. Seulement, on ne peut s’empêcher de penser que quelque chose manque à cette poupée-là.

La Poupée de Kokoschka d’Hélène Frédérick
Éditions Verticales
219 pages
Crédit photographique : éditions Verticales

  1. La poupée, initialement appelée Eva au lieu d’Alma, est ensuite nommée la « femme-mensonge ». []
  2. Le récit est d’ailleurs entrecoupé de notes sur les tableaux de Kokoschka, notes censées aider Hermine dans l’élaboration de la poupée, mais qui lui permettent avant tout de se mettre en scène, de s’imaginer sujet des peinture du maître. []
  3. Le roman relate la folie d’un peintre devant exécuter pour le Führer le portrait de l’éternelle jeunesse du Troisième Reich. L’artiste transforme littéralement la jeune fille qui lui sert de modèle en poupée, l’accablant au fil des jours de mécanismes et de harnais, plus contraignant les uns que les autres, jusqu’à ce que l’enfant ne soit plus qu’un jouet, une chose, dont le peintre pourra jouir à sa guise. Le tout se déroulant à Munich en 1933, dans une ville non pas bercée par « la révolte rouge » comme ici, mais par les cris d’une foule acclamant un Hitler en pleine ascension, sa poupée devenant ainsi une anticipation allégorique des horreurs nazis. []

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