Jusqu’au 21 février 2010, théâtre des Gémeaux, puis en tournée

Au fil des années, Declan Donnellan, avec sa compagnie Cheek by Jowl, s’est établi comme une des références incontournables du théâtre international.  En bon Britannique qui se respecte, c’est bien sûr vers les pièces de William Shakespeare qu’il se tourne le plus souvent, récoltant au passage les suffrages du public comme de la critique. Il revient en ce début d’année avec un Macbeth dépouillé jusqu’à l’os.

Pour tout décor, quelques caisses en bois peintes en noir sur les côtés de la scène. Les acteurs sont aussi vêtus de noir, dans des tenues à mi-chemin entre uniforme de soldat et de CRS. Macbeth vit dans un monde d’hommes, de soldats. Pas forcément des durs à cuire, plutôt de jeunes gens à peine sortis de l’enfance, dépassés par le monde qui les entoure – c’est en tout cas la vision de Donnellan, qui a réuni un casting semblant tout droit sorti d’une publicité pour Jean-Paul Gaultier. Des garçons lisses qui ne font que souligner le caractère complexe et torturé de Macbeth.

Ce Macbeth-là, interprété par Will Keen, est dévoré par ses névroses. Ce n’est pas d’un homme de puissance, mais bien d’impuissance dont il est question. Un homme qui désire le pouvoir pour le pouvoir, sans autre objectif ensuite que de s’y maintenir : il ne sait pas régner, juste tuer toute personne perçue comme une menace potentielle. Sa couronne est stérile, pas seulement parce qu’il n’enfantera pas de roi comme l’a dit la prophétie, mais parce qu’il est incapable de construire, il ne peut que détruire. C’est tout cela qui est souligné ici, dans cette version où Macbeth est un homme qui se perd et se désagrège à force de culpabilité, en entraînant les autres dans sa chute. Un Macbeth d’autant plus horrible que ses failles sont bien humaines. Lui et sa femme sont les jouets de leur inconscient qui ne les laissera pas survivre à leurs fautes, faisant en cela de Shakespeare un fin psychanalyste bien avant l’heure.

Le dépouillement presque aride de la mise en scène (pas un seul accessoire n’est utilisé) ne laisse à voir que l’essentiel : des humains terrassés par leurs actes. Pour que cela fonctionne, Donnellan a su créer un ensemble d’une belle cohérence, basé sur un travail de troupe construit au cordeau. Le jeu est bien ancré dans le corps, n’hésitant pas à aller piocher dans la danse ou le mime. Quant à l’espace, le metteur en scène l’utilise avec intelligence, se servant de la lumière et des mouvements des comédiens pour créer des tableaux puissants. Cela est frappant, par exemple, dans la façon dont les comédiens restent en bord de plateau pour observer Macbeth ; au fur et à mesure de l’avancée de la pièce, ils se rapprochent de lui tels des observateurs angéliques regardant un homme succomber au mal, jusqu’à ce que leur présence finisse par ressembler à un étau qui se referme.

Si ce Macbeth est pensé de façon intelligente et est techniquement irréprochable (on mentionnera aussi le superbe travail autour des lumières et des sons), on peut tout de même regretter qu’il ne laisse pas assez de place à l’émotion des spectateurs. On admire ce qui se passe sur scène, mais en n’étant touché que par intermittence par le drame qui s’y déroule. Quelques directions sont difficiles à comprendre – on pense notamment à Macduff (véritable héros de la pièce puisqu’il tue Macbeth pour venger sa famille assassinée et son pays à sang), présenté ici comme un homme apeuré qui tue presque malgré lui le tyran qui lui a tout enlevé.

Reste un spectacle solide, aux choix assumés et portés jusqu’au bout par une troupe unie par la direction d’acteurs forte de Donnellan. Sa vision vient gratter les plaies de l’âme humaine et mettre au jour toute la détresse d’un homme dont la vie est vidée de sens, car il a couru après le décorum du pouvoir et non l’essence du pouvoir1. Macbeth serait-il finalement un grand dépressif ? Après tout, n’affirme-t-il pas que la vie « est un récit conté par un idiot, plein de son et de furie, ne signifiant rien » ?

Macbeth de William Shakespeare, mise en scène de Declan Donnellan, théâtre des Gémeaux

Avec : Will Keen (Macbeth), Anastasia Hille (Lady Macbeth), David Caves (Macduff), Ryan Kiggell (Banquo), David Collings (Duncan), Keely Hotten (Lady Macduff)

Crédit photographique : Johan Persson

Tournée :

5 et 27 février 2010 :   HAU1, Berlin (Allemagne)

3 au 6 mars 2010 :   Théâtre des Célestins, Lyon

10 au 13 mars 2010 :   De Koninklijke Schouwburg, La Haye (Pays-Bas)

18 mars au 10 avril 2010 :  Barbican Centre, Londres (Royaume-Uni)

14 au 17 avril 2010 :   Grand Théâtre de Luxembourg

20 au 24 avril 2010 :  Piccolo Teatro, Milan (Italie)

11 au 15 mai 2010 :   Brighton Festival (Royaume-Uni)

19 au 22 mai 2010 :  Théâtre du Nord, Lille

  1. Il était fasciné par la Rolex plutôt que l’art subtil de gérer un pays, en somme… []

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