Album paru en janvier 2010

Le jeune Maki n’a pas envie de partir en colo. Normal, la colo ça craint. Il faut vraiment être un adulte au regard embué de nostalgie pour oublier le perpétuel cauchemar que constituent ces deux semaines. Entre les racailles qui vous piquent votre argent de poche et menacent de vous faire la peau, les moniteurs plus ou moins consciencieux et l’hostilité de la nature, il devient carrément difficile d’emballer la jolie fille de la tente d’à côté !

Fabrice Tarrin a deux manières de raconter ses souvenirs : la première, 100 % authentique, paraît dans la collection Shampooing (éd. Delcourt). La seconde, à travers la jeunesse d’un avatar nommé Maki, est publiée dans la collection Tout Public (éd. Dupuis). Si le dessinateur se représente toujours sous les traits du même animal1, le ton est légèrement différent, bien que les deux séries se répondent indéniablement. Dans son Journal d’un lémurien, il racontait notamment son déménagement à Montpellier, sa romance avec Lolita Séchan (fille du chanteur Renaud), les difficultés de son ami schizophrène…

Dans les pages du Journal de Spirou, il échafaude des aventures plus en rapport avec le lectorat du magazine : le jeune Maki expérimente les affres de l’adolescence, premières amours, premières boums, premiers rackets… Pas facile de vivre une enfance ordinaire lorsque sa mère est adepte de la Sōka Gakkai (une version moderne du bouddhisme, originaire du Japon) et qu’on a soi-même des petites difficultés d’intégration. Le ton est caustique, relativement cruel pour le pauvre Maki qui souffre en général de sa gentillesse, de son manque de combativité et de sa relative malchance avec les filles2. Un personnage principal terriblement attachant, dans lequel pas mal d’anciens boutonneux devraient se retrouver.

Le trait animalier de Tarrin, surtout, emporte totalement l’adhésion :  héritier de Franquin à l’image d’un Simon Léturgie, le dessinateur transcrit parfaitement les émotions et les sentiments de ses personnages, et la série se destine finalement aussi bien aux adultes qu’aux jeunes adolescents, qui y reconnaîtront bien des traumatismes. La prépublication sur le blog de l’auteur a influencé le résultat final : cases sans contours, peu de décors, beaucoup de blancs… ce qui ne handicape absolument pas la lisibilité parfaite de l’ensemble.

Cœur de lémurien, première aventure prépubliée dans Spirou, était un peu trop spécifique, l’éditeur a donc préféré commencer la collection avec la deuxième, une histoire de vacances, en plein air, plus à même de trouver son public. Quitte à sortir le précédent numéroté « zéro » en cas de succès de la série. Ce sera le cas, n’en doutons pas.

Lors du dernier festival d’Angoulême, Rhinocéros a rencontré Fabrice Tarrin.


D’où vient le personnage de Maki ?

Fabrice Tarrin : À l’origine, j’avais stoarybordé l’histoire d’un lémurien pour Laurel et je l’avais branchée pour des scénarios pour le Journal de Spirou. Comme elle avait l’habitude de représenter ses personnages sous forme d’animaux, elle m’a naturellement représenté en lémurien. Quand on a ouvert un blog en commun, j’en ai fait autant, et le blog a plu à Lewis Trondheim, directeur de la collection Shampooing, qui a donc sorti Journal d’un lémurien. Mais je m’étais gardé contractuellement la possibilité de réutiliser ces personnages dans une fiction. J’étais très à l’aise avec ce style animalier. Frédéric Niffle, le rédacteur en chef de Spirou, a beaucoup aimé le Journal, il m’a proposé de partir sur un autre personnage pour une série. Mais j’ai préféré le réutiliser pour une sorte d’autofiction. Je m’inspire de souvenirs de jeunesse, mais je m’autorise à changer la réalité, ce qui n’était pas le cas dans le Journal.

Justement, jusqu’à quel point tout est vrai ?

Les trois premières planches sont 100 % vraies. Ça me permet de donner le ton. Dans Cœur de lémurien [le futur tome zéro, prépublié dans Spirou], je m’étais un peu perdu dans la fiction. Dans celui-ci, je voulais renouer avec le côté réaliste du Journal. Ensuite, c’est un mélange d’autobiographie et de fiction : le suicide de la monitrice est inventé, mais dans ma dernière colo, j’avais trois phénomènes assez semblables aux trois racailles de l’album… Pour ce qui est de l’observation des jeunes, ma référence absolue est Riad Sattouf. C’est lui qui m’a donné envie de sortir du registre de narration franco-belge traditionnel comme j’ai pu faire avec Spirou ou Violine. Et contrairement à Trondheim avec ses Petits Riens, Sattouf réussit à être vrai tout en restant extraordinaire. Même Pascal Brutal, qui est pourtant une fiction dans un univers bien particulier, présente des rapports humains tellement bien vus qu’on y croit de suite. C’est le premier sociologue de la BD en France, il analyse le comportement humain comme un observateur animalier3.

Le format de l’album est particulier, non ?

Oui, mon format de page étant plus large que la moyenne, Frédéric Niffle a estimé que, comme Maki est une série qui sort un peu de l’ordinaire, cette différence pouvait se retrouver dans la maquette. Et puis on ne voulait pas se couper du public adulte, alors on a proposé un produit un peu plus « luxueux », un papier plus épais pour éviter les effets de transparence, vu qu’il y a beaucoup de zones blanches.

C’est rare de voir le même personnage chez deux éditeurs différents…

Je crois que c’est la première fois. D’ailleurs, les deux éditeurs Dupuis et Delcourt sont un peu étonnés… mais je pense que ça devrait générer une émulation, que le lectorat de l’un renverra à l’autre. C’est pour ça que je me permets de faire la promo du Journal à la fin de l’album de Maki, et je ferai l’inverse dans Charlotte Gainsbourg mon amour, la suite du Journal.

Encore une fille de chanteur ?

Oui, c’est le hasard. Pour cette suite, j’ai été chercher dans mon passé, vu qu’il ne m’était rien arrivé d’extraordinaire depuis la sortie du Journal. Et j’étais amoureux de Charlotte quand j’étais gamin. Depuis je me suis rendu compte que beaucoup de gens étaient sous son charme… mais bon, elle est avec Yvan Attal…

Maki, tome 1, Un lémurien en colo, textes et dessins de Fabrice Tarrin, éditions Dupuis, collection Tout Public.

1 En l’occurrence un lémur catta, ou maki mococo, charmant lémurien malgache bien connu des zoologues en herbe (non, ce n’est ni un raton laveur, ni un tanuki, bande de nippophiles !).

2 Relatif car, comme la plupart des losers de série, il emballe finalement plus souvent qu’à son tour. On passera sur cette petite concession hollywoodienne d’une série qui, au final, ne saurait être taxée de donner une image idyllique de la vie adolescente.

3 Tarrin a-t-il porté chance à son idole ? Quelques heures après cette interview, Riad Sattouf emportait le prix du Meilleur Album pour le troisième tome de Pascal Brutal.

4 réflexions sur “Maki : lémur cata(strophe) ?

  1. « Depuis je me suis rendu compte que beaucoup de gens étaient sous son charme… mais bon, elle est avec Renan Luce maintenant… »

    Pas mal l’article, sauf cette petite erreur:
    Charlotte a beaucoup de charme et est avec Yvan Attal depuis plus de 15 ans.
    Lolita est avec Renan Luce depuis peu et il n’y a pas beaucoup de gens sous son charme vu qu’elle n’est pas du tout médiatisée.

    Et aussi: « sa mère est adepte DE LA Sōka Gakkai »
    à la place de « sa mère est adepte du Sōka Gakkai » ;o)

    Bises,

    Fabrice Tarrin

  2. Merci pour ces remarques judicieuses dont nous avons tenu compte pour éditer cet article.

    La rédaction

  3. Oups… désolé de ces erreurs, je paye mon mauvais suivi des journaux people ^_^!
    Merci beaucoup pour cette relecture, Fabrice. Bonne continuation, j’attends avec impatience ‘Charlotte Gainsbourg mon amour’ et le tome 0 de ‘Maki’.

  4. « il n’y a pas beaucoup de gens sous son charme vu qu’elle n’est pas du tout médiatisée » : ça sent le réglement de compte…

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