Album paru le 6 janvier 2010

Alors qu’ils sont invités à l’équivalent lisbonnais du Festiblog, Frantico et Mathieu Sapin se retrouvent au cœur d’une guerre ancestrale (enfin, de cinquante ans à peu près) entre les deux courants du mega-krav-maga1 (MKM), terrible art martial permettant de se débarrasser de ses ennemis avant qu’ils ne vous fassent du mal.

Surprenant petit objet que ces deux albums en forme de manga que nous propose la collection Shampooing. D’après une idée originale de Lewis Trondheim, ces deux tomes au format de quasi-manga nous emmènent pour un tour du monde original, suivant les deux dessinateurs qui se passent sans cesse le relais. De Lisbonne à Pondichéry, de Madrid à Buenos Aires, Frantico et Mathieu Sapin traînent leur humour à deux balles (ici, c’est un compliment) derrière les deux experts en MKM Bogdan et Pétrov. Deux fois 190 pages de course-poursuite, il y avait moyen de se casser les dents, et pourtant la mayonnaise prend, un peu à la manière du Mildiou du même Trondheim2. Les situations s’enchaînent, les styles des deux auteurs se répondent parfaitement et un léger vent de folie douce souffle sur l’ensemble de l’œuvre.

Le dessin volontairement simpliste n’enchantera peut-être pas les puristes, mais il convient parfaitement à cette aventure imaginée au fur et à mesure, dans un travail à quatre mains original (voir l’interview de Mathieu Sapin ci-dessous) et diablement revigorant. La prépublication sur Internet, constituant elle-même un des ressorts de l’intrigue (les deux auteurs utilisant ce biais pour communiquer à distance), est un bel exemple de l’inventivité à l’œuvre dans cette BD. Une idée toutes les deux cases, des répliques percutantes et des blagues pourries, franchement, que peut-on demander de plus ?

Lors du dernier festival d’Angoulême, Rhinocéros a rencontré Mathieu Sapin.


Quel est exactement le concept de Mega-Krav-Maga ?

Mathieu Sapin : C’est Lewis Trondheim qui a proposé l’idée : composer un récit à deux voix, avec des rôles répartis équitablement. À l’arrivée, il y a autant de pages de Frantico que de Mathieu Sapin. Chacun dessine ses pages et le récit se construit au fur et à mesure. Nous avons beaucoup voyagé pour cet album, ce qui nous a permis d’utiliser les décors et des anecdotes des lieux que nous avons visités. Par exemple, la compagnie aérienne indienne qui est également brasseur de bière existe vraiment. J’ai été en Inde, on s’est retrouvés à Madrid, j’écrivais deux pages, il en écrivait deux en réaction… Nous savions vers quoi nous nous dirigions, mais beaucoup de place a été laissée à l’improvisation et à la surprise. Et surtout à l’amusement. C’était notre motivation de départ : créer un récit à deux, un peu à la manière d’un « duel de tchatche ».

Le dessin et le format sont particuliers.

Nous avons essayé de mettre en place un système graphique à la fois propre à chacun et qui reste lisible et fluide. Quand on lit les pages, on voit clairement qui a fait quoi, mais je pense qu’on peut suivre le récit sans décrocher. C’est aussi pour cette raison que nous avons choisi un ouvrage en noir et blanc, le gris permettant de lisser les différences. Dès le départ nous voulions beaucoup de pages afin d’obtenir un récit un peu haletant, qui rappelle les feuilletons à rebondissements, et une rapidité d’exécution et de mise en place. Il n’y a pas de planches originales, nous avons tout dessiné dans des carnets. Les cases sont suggérées par les gris qui ont été ajoutés par la suite sur ordinateur. À l’arrivée, l’album a un format semblable à un manga, ce qui traduit bien notre envie d’aller vers ce type d’objet que l’on peut trimballer et lire un peu partout. Je serais très content d’apprendre que les gens le lisent dans le train ou le métro… Nous voulions sortir du beau livre qu’on regarde chez soi, dans son canapé. C’est un album qui a été fait dans le mouvement, dans une certaine énergie, et je pense que son format correspond assez bien à cette idée.

Une suite est-elle prévue ?

Notre objectif était surtout de sortir les deux premiers tomes très près l’un de l’autre, à quelques semaines d’écart. Rien n’est confirmé quant à une éventuelle suite. Le tome 2 se termine, mais un rebond est toujours imaginable, pourquoi pas avec d’autres dessinateurs ?

L’album Feuille de chou vient d’être publié à l’occasion de la sortie en salles du film Gainsbourg, vie héroïque de Joann Sfar. Pouvez-vous nous parler de ce projet ?

C’est un gros volume (360 pages) qui n’a aucun rapport avec MKM, mais il a aussi été entièrement composé dans des carnets, en déplacement. Ça m’a changé, car d’ordinaire je dessine plutôt des planches classiques, dans mon atelier. Cette bande dessinée est un reportage sur le tournage du film de Joann Sfar. Je n’y parle pas particulièrement de Serge Gainsbourg, mes personnages, ce sont les techniciens, les acteurs… J’ai suivi les préparatifs et les trois mois de tournage, j’ai tout observé, puis je me suis efforcé d’en faire un récit avec un début, une fin, une progression, même si c’est sous une forme inhabituelle. Par moment c’est de la bande dessinée, par moment ce sont des croquis commentés, parfois c’est entre les deux… c’est assez original comme narration. L’idée était de Lewis Trondheim et Joann Sfar a été, sinon complice du projet, bienveillant. Sauf qu’il n’a pris aucune part au livre, il est juste un des personnages.

D’autres projets en cours ?

Paulette Comète devrait paraître en avril dans la collection Poisson Pilote (éd. Dargaud). C’est un album plus classique que j’ai écrit et qui est dessiné par Christian Rossi, un auteur de l’école figurative. C’est un récit de super héros dans le Paris d’aujourd’hui. Paulette Comète est étudiante en droit le jour et enfile une combinaison de super héroïne la nuit pour se mesurer à des bandits. Il y a bien sûr une filiation avec Supermurgeman3, mais c’est plus réaliste, l’héroïne vient d’un milieu normal, mais est embarquée dans des situations absurdes.

J’ai également participé à un collectif qui s’appelle Tranches napolitaines, qui devrait sortir chez Dargaud vers la même époque. Quatre auteurs [Bastien Vivès, Alfred, Anne Simon et, donc, Mathieu Sapin] ont été chargés chacun d’un récit de taille égale se déroulant à Naples. Nous avons tous passé un mois là-bas en résidence et élaboré chacun une histoire en tenant compte de celle des autres.

Mega-Krav-Maga, tome 1, scénario et dessins de Lewis Trondheim, Mathieu Sapin et Frantico, éditions Delcourt, collection Shampooing.

1 Le krav-maga est un art martial créé dans les années cinquante par Imi Lichtenfeld, un instructeur des forces spéciales israéliennes. Combinant plusieurs disciplines traditionnelles (kung-fu, jiu-jitsu, karaté…), il ne recherche en revanche aucune noblesse ou beauté du geste, mais une efficacité maximale : on a le droit d’utiliser tout ce qui nous tombe sous la main, même la fuite peut constituer une solution acceptable. Le mega-krav-maga va encore plus loin, puisqu’il permet d’anticiper les réactions de l’adversaire plusieurs jours avant. Si je sais qu’un ennemi potentiel va venir à Angoulême, je vais me renseigner pour savoir quel train il va prendre et m’arranger pour le faire dérailler. Oui, c’est un peu extrême, mais telle est la voie du MKM !

2 Paru au Seuil il y a bien des lunes, Mildiou était une aventure de Lapinot (bien que n’appartenant pas à la collection du même nom), premier héros fétiche de Trondheim, composée uniquement d’un duel entre le héros et le méchant. Déjà une petite performance !

3 Supermurgeman (éd. Dargaud, coll. Poisson Pilote) est le plus célèbre héros de Mathieu Sapin. Sorte de Tarzan carburant à la binouze, dans un esprit foncièrement décalé, Supermurgeman est un personnage à la hauteur de ces néo-héros esprit Fluide Glacial, de type Pascal Brutal.

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