Baroufe à Chioggia, jusqu’au 28 mars 2010, théâtre du Gymnase

Créé il y a deux ans, ce Baroufe à Chioggia revient dans une version boostée, encore plus vitaminée que celle que nous avions découverte en 2008 au théâtre Clavel. Antoine Herbez, le metteur en scène, est depuis devenu directeur artistique de la compagnie ECLA : bénéficiant de moyens plus confortables, il a pu donner à ce spectacle toute l’envergure qu’il méritait. Il a gardé la joyeuse folie qui animait sa création, approfondi les personnages et peaufiné les détails – la belle mécanique ludique et échevelée est maintenant parfaitement huilée.

Une des grandes forces de cette production, ce sont les comédiens, tous très investis et jouant à fond le jeu très physique que leur a demandé Antoine Herbez. Rhinocéros a eu envie d’en savoir un peu plus sur le travail de ces acteurs et a rencontré deux membres de la troupe : Stéphanie Bargues et Ivan Herbez1. L’une a fréquenté les cours de l’EICAR2 et du Centre de développement chorégraphique, l’autre a suivi les cours du Conservatoire du 10e arrondissement. Tous les deux ont participé à pas mal de projets avant de se retrouver dans ce Baroufe. Après avoir été convaincus par leur prestation scénique, nous découvrons deux jeunes gens chaleureux et professionnels. Installés dans les fauteuils un peu usés du théâtre, ils parlent avec aisance et complicité de leur métier.

Pouvez-vous nous présenter vos personnages respectifs dans Baroufe à Chioggia ?

Ivan Herbez : Je joue Vicenzo, un personnage qui symbolise le pouvoir : je suis le bras droit du genre d’empereur qui s’occupe de Chioggia, l’Illustrissime Isidoro. C’est un personnage assez basique, assez méchant, et aussi très physique, puisque l’Illustrissime ne peut pas se déplacer tout seul : c’est un tout petit gabarit et je suis là pour exécuter toutes les basses besognes. Vicenzo, c’est quelqu’un qui évolue beaucoup dans la pièce – enfin, ce n’est pas une très bonne évolution puisque je démarre avec beaucoup de pouvoir et je deviens soumis à la fin !
Stéphanie Bargues : Moi, je suis Dona Pasqua. Dans les deux clans de femmes, c’est la belle-sœur de Lucietta, elle est mariée à Toni, un des chefs bateliers : donc mon personnage a du pouvoir lui aussi. C’est un peu la patronne, surtout que, une fois les hommes partis3, ce sont les femmes qui portent la culotte ! C’est une femme forte, elle crie tout le temps, elle est colérique quand elle n’a pas ce qu’elle veut, très rentre-dedans, elle en vient facilement aux mains… Elle a un petit côté masculin et à la fois très tendre et très amoureuse de son mari.

Ces rôles, après les avoir créés il y a deux ans puis fait d’autres choses, maintenant vous les retrouvez dans une production qui a évolué. Les reprendre, c’était comme renfiler des pantoufles ou au contraire, avec ce nouveau cadre, essayer de nouvelles chaussures ?

Ivan Herbez : C’est repartir pour une nouvelle aventure, car il y a eu des changements de comédiens, un plateau beaucoup plus grand, des moyens beaucoup plus grands ! Sur ce spectacle, avant, on n’avait qu’Antoine avec nous, là on a une décoratrice, un assistant à la mise en scène, des gens qui s’occupent des lumières. Quelque part, on rechausse nos chaussures, car c’est très agréable de rejouer ce spectacle avec lequel on a eu beaucoup de plaisir et de se retrouver les uns les autres – les trois remplaçants se sont très bien intégrés au groupe. On retrouve une équipe, tout en faisant quelque chose de neuf, de mieux. Nous sommes allés plus loin, dans une rigueur de travail plus forte et je pense qu’il n’en est sorti que des belles choses.
Stéphanie Bargues : C’est une vraie recréation. À la fois, on reprend ses marques et à la fois elles sont nouvelles ! Les envies ont évolué, en un an, nous abordons nous aussi notre travail autrement.
Ivan Herbez : Oui, les comédiens ont évolué aussi, puisque chacun a fait son parcours. Nous nous retrouvons avec d’autres expérience derrière nous…
Stéphanie Bargues : … qui nous nourrissent !
Ivan Herbez : Exactement.

Dans la mise en scène, il y a un choix de jeu très physique, tout passe par le corps, il y a beaucoup de bagarres, de poursuites, etc. Comment vous y êtes-vous préparés ?

Stéphanie Bargues : Nous avons travaillé avec un cascadeur qui apportait des chorégraphies de combat et Antoine y mettait aussi sa patte. S’y sont ajoutées les influences des uns et des autres, la capoiera4, la boxe, la danse…
Ivan Herbez : Pour la préparation physique, j’ai toujours l’habitude de beaucoup m’échauffer, mais là d’autant plus. Il faut être libre dans son corps et je crois que nous sommes beaucoup à avoir fait une préparation en plus des répétitions pour pouvoir être opérationnels sur ce spectacle.
Stéphanie Bargues : Avant de monter sur scène, nous prenons bien quarante-cinq minutes pour nous étirer, nous préparer… C’est nécessaire pour le comédien, bagarre ou pas bagarre, car tu éveilles ton corps et cela s’équilibre avec le texte, ta mémoire. Et puis sur le Baroufe, il y a eu quelques bobos par manque d’échauffement, parce qu’il y a toujours un petit risque, même si tout est millimétré.
Ivan Herbez : Surtout en répétition, car quand on est sur scène, très concentré, il n’y a pas de débordements, on est très vigilant.

Il n’y a pas que le côté violent dans l’aspect physique de cette pièce, il y a aussi de la sensualité et de l’érotisme…

Stéphanie Bargues : Là, je vais parler pour les comédiennes, mais nous avons toutes un rapport différent à notre corps, peut-être parfois des complexes, des pudeurs, qui font que la première scène avec son petit déshabillage, nous l’avons beaucoup travaillée avec Antoine, en fonction de ce que chacune est.

Et dans les rapports de Vicenzo et de l’Illustrisme, il y a de l’ambiguïté.

Ivan Herbez : Oui, et c’est très important dans la pièce, avec Olivier (Olivier Ho Hio Hen, qui joue l’Illustrissime), nous sommes émoustillés par toutes ces femmes, toute cette sensualité. Nous jouons beaucoup autour de ça et la gestuelle vient avec, un rapport à deux qu’on peut presque rapprocher d’une vision amoureuse. Si l’on pousse, nous pourrions presque aller coucher avec des femmes ensemble… Mais après, chaque spectateur se fait son fantasme et c’est très bien !

Derrière la comédie, Baroufe à Chioggia c’est aussi une histoire de pouvoir entre le peuple et ses dirigeants locaux. Est-ce que pour vous il est important qu’il y ait une dimension politique dans le théâtre ?

Ivan Herbez : Pour moi, c’est évident que oui. Dans le Baroufe, c’est dans l’humour et la démesure – on pointe des choses, mais ce n’est pas non plus un pamphlet. Il faut de tout, mais je pense que le côté politique d’une pièce, c’est important. En tant que comédien, il y a des projets dont la vertu politique fait que j’ai envie d’aller pleinement dedans.
Stéphanie Bargues : Je rejoins Ivan. Il y a différentes sortes d’engagement et même dans des spectacles de danse contemporaine, on peut être dans une abstraction totale et, malgré cela, des images vont nous parler et faire références à ce qui se passe dans la vie sociale ou politique. Et dans le Baroufe, même s’il n’y a pas que ça, c’est le fondement de la pièce.

D’ailleurs, le texte de Goldoni a un caractère un peu misogyne, mais les choix de mise en scène font que le message est en fait ici antimisogyne !

Stéphanie Bargues : Tout à fait, c’est tout sauf misogyne – les femmes sont absolument partout, elles sont débordantes, elles font ce qu’elles veulent de leurs hommes.
Ivan Herbez : Ce sont elles qui renversent le pouvoir à la fin. Ce sont les femmes qui prennent le pouvoir alors qu’elles subissent des interrogatoires, qui torturent Vicenzo.
Stéphanie Bargues : Il n’y a que les femmes qui réagissent contre le pouvoir et notamment mon personnage, Dona Pasqua ! Même Checa, la plus jeune, arrive à obtenir ce qu’elle veut.
Ivan Herbez : Contrairement à Fortunato, qui est le doyen, et qui est complètement soumis. Ce sont clairement les femmes qui ont le pouvoir dans cette pièce… et c’est une très bonne chose !

Pour terminer, pouvez-vous nous parler de vos autres projets ?

Ivan Herbez : Je suis actuellement en tournée avec une pièce de Lorca, Les Noces de sang, un spectacle mis en scène par Marie Recours, que nous allons jouer en mars en Normandie. Je viens de tourner mon premier film, Papa, un long métrage indépendant – c’était très intéressant. Et il y a un autre projet, mais dont je ne parle pas tant qu’il n’est pas signé !
Stéphanie Bargues : J’enchaîne avec Antoine, toujours pour ECLA théâtre, avec Les Fourberies de Scapin dans lequel je jouerai Zerbinette. Nous avons commencé les répétitions la semaine dernière et on jouera en avril, ici, au théâtre du Gymnase. Je reprends aussi La Femme comme champs de bataille de Matéi Visniec…

On évoquait le théâtre politique : nous voici dans le vif du sujet…

Stéphanie Bargues : Complètement, puisque cela parle de la guerre des Balkans ! Nous jouerons en mai à Fontenay-sous-Bois et au festival de Vincennes. Et je danse dans un projet à la Ferme du Buisson en mars et avril, Mon chien s’appelait Mussolini : là encore, nous sommes à fond dans l’engagement.

Vous avez tous les deux des agendas très chargés !

Ivan Herbez : Pourvu que ça dure !

Baroufe à Chioggia de Carlo Goldoni, mise en scène d’Antoine Herbez, théâtre du Gymnase
Avec : Stéphanie Bargues (Dona Pasqua), Pierre-Édouard Bellanca (Beppe), Anaïs Bérard-Masson (Orsetta), Fabienne Billot (Dona Libéra), Jean Boissinot (Toffolo), Yann Desti (Tita Nane), Joanna Forlen (Lucietta), David Carruezo (Sior Toni), Clara Domingo (Checca), Ivan Herbez (Maître Vicenzo), Olivier Ho Hio Hen (Illustrissime Isidoro), Sébastien Le Rest (Sior Fortunato)
Crédits photographique : Ben Martin (portrait d’I. Herbez), Philippe Crochard (portrait de S. Bargues), Philippe Rocher/Ecla Théâtre (photos du spectacle)

  1. Fils d’Antoine, au cas où vous vous posiez la question. []
  2. École internationale de création audiovisuelle et de réalisation. []
  3. Chioggia est un village de pêcheurs, les hommes sont souvent en mer. []
  4. Art martial afro-brésilien, mélange de techniques de combat et de danse. []

2 réflexions sur “Stéphanie Bargues et Ivan Herbez : deux comédiens qui font du baroufe !

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