Jusqu’au 3 avril 2010, théâtre de l’Odéon

Le projet se présentait comme un rêve pour amateurs de théâtre. Isabelle Huppert est une actrice aguerrie, aimée aussi bien du public que de la critique. Krzysztof Warlikowski est un des metteurs en scène les plus remarqués de la déferlante théâtrale venue depuis quelques années de l’Est. Wajdi Mouawad, qui a signé cette adaptation très personnalisée d’Un tramway nommé Désir, est le dramaturge le plus en vue du moment : sa trilogie Littoral, Incendies et Forêts a été encensée et il fut artiste associé du festival d’Avignon 2009. Malheureusement, l’affiche parfaite se révèle cacher un spectacle irritant.

Dans cette version, l’histoire est recentrée sur le personnage de Blanche Dubois, interprétée par Isabelle Huppert. Elle est de presque toutes les scènes, son visage souvent filmé en gros plan est projeté en toile de fond. Des images déformées, qui l’enlaidissent ; des images projetées de côté ou à l’envers, au cas où nous n’aurions pas compris que tout va de travers pour elle et que le monde de Blanche marche sur la tête.

Certes, dans la pièce originale de Tennessee Williams, Blanche est une hystérique de premier ordre, mais si l’on arrive à la supporter puis ensuite à être touché par sa détresse, c’est parce que le dramaturge américain avait contrebalancé ce personnage tout en déséquilibre par la présence de sa sœur Stella et la puissance brute de son mari Stanley. Outre que l’acteur Andrzej Chyra dégage à peu près autant de sex appeal qu’un arrosoir, ces deux-là sont réduits à un rôle de faire-valoir, effacés derrière les furieuses névroses de Blanche. Placer ainsi une hystérique sous les projecteurs est peut-être ce que la malade souhaiterait, mais c’est épuisant pour le spectateur, pas forcément passionné par une étude clinique méticuleuse de cette pathologie.

Au-delà de l’adaptation questionnable, la mise en scène de Krzysztof Warlikowski laisse pour le moins perplexe. Lui qui nous a tant passionné par le passé1 s’épuise à des effets de style vains ou lourds. On pense notamment à cette éprouvante scène ou le module transparent qui constitue une partie du décor va et vient (avec à l’intérieur une Blanche effondrée), pendant qu’en avant scène, d’un côté Stanley dessine sur le corps nu de Stella et que de l’autre côté une voisine chante, le tout sur fond de voix off impossibles à suivre. Ce genre d’exercice s’étirant sur plusieurs minutes a pour seul effet de noyer le public sous un trop-plein de stimulations qui ne font aucun sens.

À force d’utiliser les images vidéo et de jouer avec la sonorisation des acteurs (ils sont tous équipés de micro) en ajoutant régulièrement des effets déformants, Warlikowski nous distancie encore et encore de ce qui se passe sur scène. Il est bien difficile de trouver de l’empathie pour les personnages qui s’agitent sous nos yeux. À cela vient s’ajouter les moments qui se veulent provocateurs, alors que ce qu’ils amènent est juste flashy – le passage où Blanche renifle la culotte de Stella pour savoir si celle-ci a fait l’amour avec Stanley est représentatif : le geste n’est pas exploité de façon à le rendre intéressant et semble être juste là pour nous dire : « Regardez comme je suis audacieux ! » L’ensemble est prétentieux et lorsque Blanche se roule par terre en faisant un appel à la subtilité, on regrette amèrement que son metteur ne l’ait pas entendu.

Un tramway s’est avéré être la deuxième grande déception de cette saison 2009/2010, après Un Hamlet cabaret, avec lequel il partage certaines caractéristiques : un classique revisité sous un jour nouveau par des gens dont le travail est généralement de très haut niveau. On attend toujours l’affiche de cet acabit qui tiendra ses promesses.

Un tramway d’après Un tramway nommé Désir de Tennessee Williams, mise en scène de Krzysztof Warlikowski, théâtre de l’Odéon

Avec : Isabelle Huppert (Blanche), Andrzej Chyra (Stanley), Florence Thomassin (Stella), Yann Collette (Mitch), Renate Jett (Eunice), Cristián Soto (un jeune homme)

Illustration : théâtre de l’Odéon, Julien Meyrat

  1. Il y a deux ans à peine, il nous faisait admirer Angels in America pendant plus de cinq heures au théâtre du Rond-Point sans que l’on s’ennuie un seul instant. []

6 réflexions sur “Un tramway d’après Tennessee Williams – Nombrilisme hystérique

  1. Funny I thought this was much better than Hamlet! Please see my thoughts below (on the site etatcritique.com)

  2. Gail, merci de partager votre vision de cette pièce.
    Pour des raisons liées au droit d’auteur, nous ne pouvons pas publier dans les commentaires l’intégralité d’une autre critique, ce qui explique que votre message ait été édité, mais nos lecteurs peuvent aller découvrir votre article sur son support original, le site http://www.etat-critique.com.

  3. Ça m’énerve l’utilisation à outrance des vidéos et compagnie au théâtre. Vive la simplicité!

  4. Aude, c’est vrai que l’utilisation de la vidéo laisse parfois perplexe. Le mélange des genres et des outils peut être un enrichissement, mais lorsque cela se réduit à une gadgétisation ou une surenchère gratuite, c’est agaçant…

  5. Merci Delphine – puis j’avoir votre e-mail? J’ai une question à vous poser.
    Merci
    Gail

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