Parution le 04 mars 2010

Un homme, Bosmans, tente de retrouver ses « souvenirs à éclipses », ses « scintillements » égarés dans « la matière sombre : brèves rencontres, rendez-vous manqués, lettres perdues »… L’entreprise est vertigineuse. « Comme en astronomie, cette matière sombre [est] plus vaste que la partie visible de votre vie. » De fait, vingt, puis quarante ans après les événements, Bosmans recherche toujours les « ondes, un écho de son passage » dans cette vie effacée. Retranscription de ce parcours d’équilibriste, le récit bascule entre passé et présent, entraînant le lecteur dans cette recherche du temps perdu.

Que ceux qui pâlissent à l’évocation de Proust soient rassurés. Chez Modiano, cette exploration est light. Il s’agit « de rencontres sans avenir, comme dans un train de nuit. » Les personnages surgissent et s’évaporent dans le roman comme dans la mémoire ; une fois nommé, une fois leur histoire entamée, ils disparaissent, offrant des bribes de vie, plutôt que des biographies. Et sur ce point, Modiano excelle. Il convoque mais n’épuise pas, amorce mais n’alourdit rien, L’Horizon se lisant ainsi comme une succession de touches de mémoire, un enchaînement de bouts de souvenirs dont l’assemblage paraît inespéré.

« Cette période de nos vies est discontinue, chaotique, hachée d’une quantité de séquences très courtes sans le moindre lien entre elles… » Et pourtant, Bosmans va provoquer la mémoire et le temps, essayer de recoller les pièces du puzzle, en s’appuyant sur cette pensée magique stipulant que toutes les personnes croisées dans le passé existent encore, comme avant, dans un pli du temps, une dimension temporelle parallèle. Quand un souvenir point, au coin d’une rue, devant un édifice, à un café (on notera d’ailleurs l’aspect systématique du surgissement mémoriel inéluctablement mis en scène), Bosmans le note sur son carnet et cherche à remonter le fil : Mérovée, la « Bande joyeuse », Margaret Le Coz…

« Le visage de Margaret finit par s’éloigner et se perdre à l’horizon. »

Dans les années 1960, Bosmans formait avec Margaret Le Coz un couple asexué, fragile et vaporeux, comme pour se protéger des passions. « Ils n’avaient décidément ni l’un ni l’autre aucune assise dans la vie. Aucune famille. Aucun recours. Des gens de rien. » Personnage insaisissable et éphémère – presque irréel, à la Modiano dirons-nous –, Margaret fuit, se cache, vit à Paris sous un faux nom et ne fréquente personne en dehors des heures de bureau. Bosmans, lui, souffre d’une certaine culpabilité de vivre, assez proche de celle exprimée dans Un pedigree. Évoluant en duo dans un univers hostile, s’épaulant plus que s’aimant, Bosmans et Margaret sont des personnages désincarnés, éthérés. Un peu ennuyeux.

C’est un choix, certes, un choix très modianesque, celui de l’extrême délicatesse du trait, mais aussi, d’un point de vue strictement narratif, celui de ne rien vraiment peindre afin de s’attacher uniquement à la volatilité du souvenir. Ainsi, de ce Boyaval qui traque Margaret, on ne saura presque rien : rencontré à Annecy, il la suivit en Suisse puis à Paris. Son insistance silencieuse, que Margaret n’explique pas, la terrorise : « Ainsi il existait des gens que vous n’aviez pas choisis, auxquels vous ne demandiez rien (…), et ces gens-là, sans que vous ne sachiez pourquoi, voulaient vous empêcher d’être heureux. » Le mutisme de Margaret sur ce point – sa tentative de noyer ses souvenirs dans la matière sombre – est lié à son désir de ne pas exister pleinement, que ce soit dans sa vie (romanesque) ou dans le roman. Le lecteur ne sait rien d’elle que ne sache Bosmans. C’est donc tout aussi surpris que ce dernier que nous apprendrons, sans plus de détails, que la police sait des choses sur Margaret qui l’oblige à partir pour Berlin ou Hambourg. Et « le visage de Margaret finit par s’éloigner et se perdre à l’horizon. » Tout comme il apparut.

Bien que plus ancré, plus concret – relativement – que Margaret, le personnage de Bosmans ne dévoile rien de celle qui le pourchasse, de cette mère aux cheveux rouges toujours accompagnée du « défroqué », qui, vociférant, insultant, réclame de l’argent à son fils. Pourquoi ? Et pourquoi lui en donne-t-il ? L’absurdité de la situation ne sera jamais résolue (là aussi, c’est un choix, mais il n’apporte rien) et ce n’est que bien des années plus tard, lorsque Bosmans recroisera sa mère, vieille, dépenaillée, toujours agressive, que son fardeau sera balayé par une pirouette, un coup de torchon : « Mon Dieu, comme ce qui nous a fait souffrir autrefois paraît dérisoire avec le temps. » Eh oui. Ainsi, ses angoisses lui semblent aujourd’hui excessives. Étaient-elles dues à l’hypersensibilité de la jeunesse ? Étaient-elles nécessaires au roman ? On se le demande, car si le mystère qui entoure Margaret nous permet de compatir, de croire en son malheur, les soucis de Bosmans font bien trop fabriqués, sont trop « collés » (ils renvoient d’ailleurs à d’autres textes de l’auteur) pour que nous les prenions au sérieux.

La fuite du temps, les souvenirs. Encore…

D’ailleurs, à la différence de la jeune femme, l’avenir de Bosmans était déjà bien plus ouvert. Ne serait-ce que grâce à l’écriture qui lui permit de percevoir ce qu’il nommait, à l’époque,  « l’horizon » : « Il lui semblait atteindre un carrefour de sa vie, ou plutôt une lisière d’où il pourrait s’élancer vers l’avenir. » Bon, on n’en saura pas plus. Mais quarante ans plus tard, effectivement devenu écrivain, Bosmans continue à apporter ses textes chez une secrétaire travaillant à domicile, ce qui lui permet de s’étonner sur l’emploi du verbe « taper » alors que les claviers d’ordinateur sont dépourvus du bruit et des odeurs des vieilles machines (tandis que ce n’est plus sur papier, mais grâce à une clé USB que ses écrits lui sont remis). Tout fout le camp ?

Comme toujours, le style est fluide. Classique sans être précieux, travaillé sans être complexe. De fait, L’Horizon se lit très bien, d’une traite, sans anicroche. Peut-être parce que le roman ne semble jamais commencer. Peut-être aussi parce qu’on est certain qu’il s’agit de Modiano : le name dropping, la France des années 1960, les matins froids, le feuillage des arbres agité par le vent, les petits boulots que l’on trouve comme on cueille une fleur…

Plus que de la fuite du temps, L’Horizon est un roman de la sobriété : dans les cafés, on boit un verre de lait ou une menthe à l’eau. Puis on découvre Internet et Les Pages blanches (incroyable outil qui permet de retrouver tout le monde après tant d’années…). Modiano frôle l’améliepoulainisation : la nostalgie d’une certaine France, une image désuète de Paris, l’usure du temps. On veut bien croire que sa réflexion ne souhaite rien de moins que le mièvre, le poussiéreux. On veut bien croire que Modiano a un désir semi proustien, presque philosophique, d’évoquer l’effacement des années.  Mais de cette marque de fabrique, on se lasse un peu. Oui, ces quelques lignes sont dures, mais après des textes aussi beaux et brillants que Un pedigree et Dans le café de la jeunesse perdue, la lecture, somme toute facile, de L’Horizon, laisse un petit goût amer : une déception.

L’Horizon de Patrick Modiano
Éditions Gallimard
171 pages
Crédit photographique : éditions Gallimard, Agence Magnum Photos (bandeau)

4 réflexions sur “L’Horizon de Patrick Modiano – Roman menthe à l’eau

  1. Modiano, menthe à l’eau, l’image est assez juste. Pour ma part encore assez « neuve » dans l’univers de Modiano donc pas encore lassée de ce caractère un peu « désuet », opalescent. Mais je comprends la critique. Vous avez un bien beau blog, très intéressant. Bonne continuation.

  2. Merci pour votre message, Anne. Vous avez bien saisi le problème rencontré face à cet article sur le Modiano !

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