Parution le 11 mars 2010
Loin des promotions mastodontes de l’édition parisienne, il se pourrait bien que l’un des meilleurs livres de l’année 2010 soit l’œuvre des éditions Le Bec en l’air, maison installée à Manosque, qui propose dans sa collection Collatéral des rencontres entre littérature et photographie. Les titres1 de cette collection repoussent les frontières du simple livre en proposant un objet d’une rare qualité (ne serait-ce qu’en ce qui concerne le papier, la couverture, la mise en page) faisant appel aux sens du lecteur, à la fois acteur et bénéficiaire de l’interactivité créée par la friction entre images et récit fictionnel.
Mille milliards de milieux de Claro2 et Michel Denancé3 ne se contente pas de répondre à cet exigeant cahier des charges : il le dépasse pour offrir, au-delà des contraintes du projet4, un jouissif jeu de piste accroissant le plaisir de lecture. À l’horizontalité des photos, le texte répond par la verticalité, jouant ainsi avec les effets typographiques – la perte de connaissance du personnage est typographiée comme si les mots eux-aussi chutaient – et la mise en page pour faciliter le parcours, mais surtout pour annihiler la séparation entre image et écrit. Et c’est là que réside la force de ce livre qui réussit à joindre deux univers aussi éloignés. Quel lien peut-il exister entre ces photographies urbaines marquées par l’esthétique de la banlieue et l’histoire de Vesna Vulović, rescapée miraculeuse d’un crash d’avion en 1972 ? Qu’a-t-elle vécu ? Que s’est-il passé entre le ciel et la terre qui puisse se retrouver sur les photos ?
« Avant la chute, j’ignorais qu’on vit toujours à mi-chemin. » Hôtesse de l’air à bord d’un DC-9 en direction de Zagreb, Vesna fut la seule survivante de la catastrophe. Vingt-deux secondes de chute enivrantes, intenses, qui lui offrirent l’image d’une vie idéale, une vie à toute vitesse, semblable à celle que connut son héros, Joseph Kittinger recordman en 1960 du plus haut saut en parachute. Puisqu’en ayant « vécu pendant quatre minutes et demi à la vitesse de neuf cent quatre-vingt-dix-huit kilomètres heure » Kittinger montra la voie à Vesna, celle-ci sut ce qu’il fallait faire pour ne pas gâcher sa chute, pour « profiter de chaque seconde », pour ne pas s’ennuyer, encore. Il lui suffit, à l’instar de Kittinger, de se concentrer sur une seule idée, simple, magistralement exprimée / imprimée dans le texte en forme de bombe ou d’as de pique : « Je vais plus vite que la mort. »
Car en vivant (en chutant) à cette vitesse, il est possible de rattraper puis de dépasser la mort, de revoir « un bon millier de visages aimés », parmi lesquels « ceux qui ne sourient pas semblent sourire, à cause de ceux qui sourient. » Il est aussi possible de faire revivre, ne serait-ce que dans son souvenir, le visage de son fiancé décédé, David, dont la disparition était déjà, pour Vesna, une chute. Mais ce souvenir douloureux empêche Vesna de se concentrer sur le seul moyen de s’en sortir : l’idée unique de Kittinger. Il lui faudra régler son deuil pour poursuivre sa chute et ne jamais atterrir ; poursuivre sa chute pour ne pas mourir.
« Qui me croira si je dis que j’ai été pierre, météore, pluie ? » Vesna craint qu’on ne la prenne pas au sérieux, qu’on pense que sa tristesse et son deuil la font délirer. Pour elle qui refuse d’atterrir dans l’anonymat, cette chute est une (re)naissance qui lui permet de côtoyer Kittinger (n’est-elle pas, d’ailleurs, d’après le Guinness des records, détentrice du record du monde de la plus haute chute libre sans parachute à laquelle un être humain ait survécu ?) et d’être rangée parmi les héros de la voltige. Mais en exprimant son désir, son besoin de renaître, Vesna fissure la vérité, invite au doute.
Mille milliards de milieux interroge la mémoire, le mensonge et cette étrange capacité qu’a chaque individu à créer un souvenir propre à le sauver, et qui, ici, écrit le mythe au profit de la fiction, au dépend de l’Histoire. Car, peut-être, la mésaventure de Vesna n’est pas ce que l’on croit. À une époque (les années 1970, à l’Est…) où information et manipulation ne faisaient qu’une, un tel miracle est sujet à controverse. Ainsi, fait-divers et fiction – temps et littérature – se mêlent et invitent le lecteur dans ce mystère que Claro, plus intéressé par les questions que par les réponses – préférant l’énigme à la solution –, ne souhaite pas élucider. Comme Vesna qui n’a jamais vraiment atterri, Mille milliards de milieux demeure en lévitation, débarrassé de la pesanteur, léger et vertigineux à la fois.
Si parfois les images de Michel Denancé semblent se répéter, le texte de Claro recèle une habilité qui les magnifie, les rend essentielles à sa compréhension. Peu à peu, les photos agissent subrepticement sur notre imagination, sollicitent notre inconscient désir de trouver du sens, de coller au récit ; elles stimulent l’imagination du lecteur, tout comme elles ont stimulé celle de Claro. Mille milliards de milieux est un remarquable travail d’édition qui participe pleinement à la construction du récit, notamment grâce à l’association ludique de certains mots du texte avec les détails des photos, comme lorsque le « nuage troué » par Vesna se retrouve dans un ciel bleu où des stratus forment un cercle. Et c’est paradoxalement lorsqu’elles font sens, lorsqu’elles collent au texte, parfois rétroactivement, que les photos surprennent et entraînent le lecteur encore plus loin dans cette très belle expérience.
Mille milliards de milieux de Claro et Michel Denancé
Éditions Le Bec en l’air
93 pages
Crédit photographique : éditions Le Bec en l’air, Life
Image bandeau : Vesna Vulović, après le crash, dans une publicité pour sa compagnie.
- Notamment, en 2009, La Borne SOS 77 d’Arno Bertina et Ludovic Michaux. [↩]
- Avant tout connu pour ses essais et son hallucinant travail de traducteur : Thomas Pynchon, William H. Gass, Salman Rushdie, William T. Vollmann. [↩]
- Photographe spécialisé dans l’architecture, mais qui s’illustra également avec Dogon : Doumbo doumbo, paru chez Le Bec en l’air. [↩]
- Claro devait répondre par un texte au travail commandé par l’association Bibliothèques de Seine-Saint-Denis à Michel Denancé qui photographia, dans un rayon de dix mètres, les abords des bibliothèques du réseau. [↩]
