Memory Motel, jusqu’au 13 juin 2010, théâtre de La Comedia

Depuis le 16 avril, se joue au théâtre la Comedia Memory Motel, un spectacle composé de deux pièces courtes1 de Daniel Keene. De son écriture subtile, le dramaturge australien y raconte à chaque fois un moment pivot de l’histoire d’une mère et d’une fille. Dans un cas, elles fuient un père trop brutal ; dans l’autre, la fille doit prendre en charge sa mère en train de perdre la mémoire. Des sujets forts, traités ici avec délicatesse.

Au cœur d’une mise en scène rythmée par les Rolling Stones, qui oscille avec justesse entre réalisme et imaginaire, deux comédiennes : Clotilde Chevalier et Hope Newhouse. Elles font face à un joli défi à travers ce spectacle – interpréter des personnages de générations très différentes. Si la première passe d’une trentaine d’années à la soixantaine entre les deux textes, c’est tout autant le grand écart pour la seconde qui bascule de la préadolescence à la trentaine… Rencontre avec deux actrices que les questions d’âge ne font pas rougir.

Comment est né ce spectacle ?

Clotilde Chevalier : Hope et moi nous sommes rencontrées dans l’atelier de Fabrice Eberhard qui nous a fait découvrir le texte de la première pièce…
Hope Newhouse :Entre aujourd’hui et demain. Je suis tombée amoureuse de ce texte et j’ai eu envie de le monter professionnellement. J’en ai parlé à Clotilde qui m’a répondu : « Mais j’ai eu la même idée ! Moi aussi j’en suis amoureuse ! » Alors nous nous sommes dit que nous devions le faire.
C.C. : Ce qui est drôle, c’est que nous avions travaillé ce texte en duo, mais pas ensemble. Hope interprétait Julie et Karine (Kurek, qui joue en alternance dans Memory Motel) Claire tandis que je travaillais avec une autre Julie. En fait, nous nous sommes mutuellement regardées jouer et nous sommes appréciées humainement et artistiquement. On a senti que cela ne serait pas qu’une parole en l’air, ce qui arrive fréquemment avec les idées de projet.

Quelles ont été les étapes suivantes ?

C.C. : La première question était : qui voulions-nous avoir comme metteur en scène ?
H.N. : Je connaissais François Frion et je savais qu’il était entre deux projets. Je lui ai demandé de lire le texte, tout en sachant que c’était assez loin de ce que j’avais vu de lui, de son univers habituel… et il en est aussi tombé amoureux : c’est vraiment une histoire d’amour théâtrale ! Nous nous sommes ensuite tous les trois mis à lire toutes les pièces courtes de Keene.
C.C. : Entre aujourd’hui et demain ne durant qu’une demi-heure, cela n’était pas suffisant pour un spectacle. François avait envie de pouvoir utiliser les mêmes comédiens sur la seconde pièce, donc deux filles et un garçon. Même si d’autres textes nous ont plu, c’est Quelque part au milieu de la nuit qui a retenu l’attention de tout le monde.
H.N. : En plus, nous avons tout de suite pensé que cela pourrait être les mêmes personnes trente ans plus tard. Il y a des thèmes par rapport à l’avenir incertain, la relation mère/fille, les souvenirs, qui sont vraiment très proches, qui se répondent les uns aux autres.
C.C. : Oui, et qui font que chaque pièce sert l’autre.

Il ne vous manquait plus qu’un comédien homme pour compléter l’ensemble…

C.C. : Ce fut notre traversée du désert ! On a d’abord cherché dans nos contacts…
H.N. : … mais cela n’a pas marché, principalement pour des raisons d’emploi du temps.
C.C. : Avec Sophie (Lenoir, assistante à la mise en scène), François a donc organisé des auditions et ils ont retenu un comédien.
H.N. : Mais cela n’a finalement pas marché et, à un mois du spectacle, nous n’avions toujours personne…
C.C. : Le jour où l’on a su que nous avions une salle, nous avons aussi appris que nous n’avions plus de comédien !
H.N. : Finalement, Clotilde et François en ont chacun proposé un, qui se sont avérés être disponibles à des moments différents de la programmation de Memory Motel. Donc Ludovic (Doyard) est Martin jusqu’en juin, puis Gabriel (Garland) reprendra le rôle – tout s’est bien goupillé !
C.C. : Tous les deux ont eu très envie de s’investir et sont maintenant très engagés sur le spectacle. C’est très agréable de travailler avec des gens aussi disponibles.

Qu’est-ce qui vous a tant séduites dans ces textes de Daniel Keene ?

H.N. : Ce sont des textes qui paraissent très simples au premier abord, comme beaucoup de ce que Keene écrit. J’avoue que la première fois que je l’ai lu, ça n’a pas été le coup de foudre.
C.C. : Pareil !
H.N. : Je me suis dit, ah oui, c’est un peu quotidien… Puis, plus on les travaillait, plus je me disais qu’il y avait énormément de choses dans ces textes. Plus tu les lis, plus il y a de couches qui se révèlent. Et quand tu les joues, ils prennent une autre ampleur.
C.C. : Et puis, par exemple, il y a beaucoup de pause dans le texte. C’est-à-dire que rien qu’à la lecture, Keene donne un rythme à sa pièce et ce rythme-là est très appréciable et agréable à jouer. Comme disait Hope, il y a de nombreuses couches et en même temps c’est très fluide.
H.N. : C’est vraiment écrit pour être joué. Parfois, on lit un texte et on se dit : « Oh là ! L’auteur s’est fait un délire, c’est très chouette sur le papier, mais comment on va faire ? » Là, non. Tout est dans le texte.

Il y a un challenge évident pour vous deux dans Memory Motel : vous vous retrouvez chacune à jouer des personnages qui font des bonds dans le temps de trente ans. Comment l’avez-vous travaillé ?

H.N. : Cela s’est vraiment fait en douceur. Ce spectacle est en gestation depuis un an. À la fin, le jeu se trouve dans le corps. François et Sophie nous ont dirigé pour trouver l’âge dans nos corps : comment est-ce qu’une gamine de 12 ans se tient sur un lit ? Comment s’assoit une femme de 60 ans ?
CC.C. : C’est dans le corps, oui, et la façon de parler, le débit… Mais là encore tout est écrit : pour le rôle d’Agnès, qui a plus de 60 ans, toutes les pauses sont dans le texte. Et quand elle fait une pause, dans sa mémoire, ça fait pause. Dans son esprit, ça fait pause, ça change de direction. C’est là où l’on apprécie le travail de Séverine Magois, la traductrice, car elle a complètement suivi le rythme du texte original.
H.N. : Pareil pour le rôle de Julie : elle pose des questions en permanence, elle ne s’arrête pas et cela donne aussi cette énergie d’une fille de 12 ans.

Memory Motel évoque des thématiques fortes, voire dures, telles que la violence conjugale ou la maladie d’Alzheimer. Vous pensez que le théâtre peut avoir des résonances, peut-être aider des spectateurs sur ces sujets ?

H.N. : Ce qui est intéressant, c’est que le public perçoit la violence conjugal et la maladie d’Alzheimer, mais ce n’est pas dit dans le texte. C’est suggéré – Agnès perd la mémoire, c’est sûr, mais pourquoi, comment ? On ne sait pas trop. La violence conjugale est suggérée elle aussi, mais pas montrée. Je trouve que c’est beaucoup plus fort que de voir une représentation trop précise, car cela permet aux gens de se projeter dans la situation, la scène peut résonner avec leur expérience ou celle de gens qu’ils connaissent.
C.C. : Ces thèmes sont difficiles car ce sont des tabous de société, surtout la vieillesse. Les pertes de mémoire touche énormément de gens. La population vieillit beaucoup et pourtant on n’ose pas trop en parler, alors qu’on connaît tous au moins une personne qui a des troubles de la mémoire. Ce qui me paraît important, c’est que nous ne traitons pas cela de manière négative.
H.N. : Je crois que ce qui est fort dans cette pièce et qui peut toucher les gens, c’est qu’elle est très humaine. Ce n’est pas pédagogique ou pédant, comme si on disait : « Alors voilà, nous vous montrons ce que c’est qu’Alzheimer. » On montre des êtres entiers qui ont des moments de joie et des moments de difficulté.

Memory Motel, d’après deux pièces courtes de Daniel Keene (Entre aujourd’hui et demain et Quelque part au milieu de la nuit), mise en scène de François Frion, théâtre de la Comedia.
Avec : Hope Newhouse, en alternance Clotilde Chevalier/Karine Kurek, Ludovic Doyard/Gabriel Garland.
Crédits photographiques : K. Kurek, D. Lion

  1. Entre aujourd’hui et demain et Quelque part au milieu de la nuit. []

5 réflexions sur “Clotilde Chevalier et Hope Newhouse : les amoureuses de Daniel Keene

  1. J’ai vu ce spectacle au théâtre La Comedia le dimanche 18 avril et j’en suis sortie toute émue. Le texte est très beau, à la fois dans le concrêt et dans la poésie, dans l’imaginaire. Les comédiens sont très touchants. Beaucoup de profondeur dans leur jeu. Et la cerise sur le gâteau…. la musique des Rolling Stones dans les intermèdes. Elle s’adapte très très bien au texte et à la mise en scène. Merci pour ce beau moment…

  2. Nathalie — Tout à fait, les morceaux tendance blues des Rolling Stones vont très bien avec l’atmosphère de ces deux pièces et soulignent les émotions amenées par les comédiens. De bons choix !

  3. Moi aussi j etais presente a cette representation du dimanche 18 avril..et franchement j ai passé un super moment…à voir de toute urgence!!

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