Parution le 16 avril 2010

Des jeunes des quartiers nord de Marseille squattent les plateformes naturelles de la banlieue aisée de Corniche Kennedy. En mal de sensations fortes, ils passent leur temps à exécuter des sauts périlleux depuis les rochers qui longent la côte. À la demande du maire qui ne désire pas un second Acapulco, le commissaire Opéra est chargé de les contrôler avec pour seul mot d’ordre : tolérance zéro. Publié et remarqué chez Verticales en août 2008, Corniche Kennedy sort aujourd’hui en poche dans la collection Folio. Un avant-goût d’été.

« Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leur corps est incisif, leur âge dilaté entre treize et dix-sept ans, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison. » Sur La Plate – entendez la plateforme de roches agglomérées qui sert de point de ralliement –, en ce début d’été, « chaque jour c’est compète. » Bravache, on s’y confronte, s’y teste, s’y provoque, exacerbé par la rivalité. Chacun y va de son saut, en criant, pour se donner du courage, mais aussi afin de remplir le vide, de l’espace et de leurs vies. Les rochers ont des noms. Ou presque. Le premier, trop petit, ne mérite pas d’être nommé. Le deuxième, appelé le « Just Do It », commence à être sérieux, il est comme un laisser-passer, un passage initiatique avant le « Face To Face », le grand, l’impressionnant, celui qui place les corps frêles de ces « minots » face au véritable danger, face à la mort.

Les premières pages de Corniche Kennedy sont une soufflante immersion parmi cette jeunesse désœuvrée et laissée pour compte, parmi cette « faune » attachante tellement représentative de ce que notre société crée comme pauvreté et misère sociale. Mais sur La Plate, justement, les pouilleux et les voyous deviennent des princes, et il suffit que Suzanne (voleuse de portables ? petite bourgeoise cherchant à se dévergonder ?) y fasse son entrée pour que naissent les sentiments et que les durs à cuire se fassent agneaux. Mais pas trop. Pas clairement. Et c’est aussi dans cette juste peinture des émotions que le texte de Maylis de Kerangal est positivement singulier, malgré certaines scènes évitables1.

« Plus vivants et plus vastes dans un plus vaste monde »

Le roman perd d’ailleurs un peu de cette singularité dans sa partie (anti)polar marseillais, c’est-à-dire lorsque l’on s’arrête sur le personnage de Sylvestre Opéra, l’homme qui doit faire régner l’ordre sur La Plate. Avant cette quasi-préretraite, le commissaire traquait le petit truand méditerranéen, sur fond de trafic de drogue, de boîtes de nuit et de prostitution russe. Opéra tomba amoureux d’une prostituée qu’il sauva de la pègre avant de la voir disparaître… Maylis de Kerangal semble peu à l’aise avec ces éléments, enchaînant descriptions stéréotypées (la boîte de nuit, le truand) et déjà-vu (l’amourette entre la brute épaisse au grand cœur et la prostituée détruite par la vie), au point qu’on se demande pourquoi elle s’attarde sur cette ambiance très « parrains de la côte » qui nous éloigne des plongeons de La Plate2.

Mais dès que le roman se penche à nouveau sur les adolescents, Corniche Kennedy retrouve la qualité qui en fait un livre captivant, notamment pour ce qui est de son travail sur la langue. Style déconstruit, saccadé, rythmé et haletant, tandis que le discours indirect libre se mêle au récit dans un seul souffle, un seul trait, emportant le lecteur dans un tourbillon assez proche des figures auxquelles s’essayent les plongeurs. De fait, Maylis de Kerangal propose quelques scènes magnifiques, comme lors du premier saut de Suzanne en compagnie d’Eddy : leurs corps sous le soleil, marbrés par le sel, se présentent en haut du « Just Do It » comme pour un duel, entre attirance, humiliation et désir. Ils bondissent ensemble, finalement, ne faisant qu’un dans le vide : « Se précipitent alors dans le ciel, dans la mer, dans toutes les profondeurs possibles, et quand ils sont dans l’air, hurlent ensemble, un même cri, accueillis soudain plus vivants et plus vastes dans un plus vaste monde. » Métaphore de l’acte sexuel, ce saut unira les deux personnages et les fera entrer dans l’âge adulte, achevant de nous convaincre que Corniche Kennedy est un très beau roman sur cette jeunesse oubliée.

Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal
Éditions Gallimard
179 pages
Crédit photographique : éditions Gallimard, Flore-Aël Surun
Image bandeau : Tendance floue (détail), Flore-Aël Surun

  1. Notamment le cliché de la mère venant chercher sa fille qui s’encanaille à « traîner avec… » ceux qu’elle ne peut décemment nommer. []
  2. À la fin du texte, lorsque tout s’envenime, un événement fera écho à cette histoire, sans pour autant créer de lien. []

2 réflexions sur “Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal – Marseille voltige

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