Album n° 12 sorti le 24 mars 2010

Dans le monde d’Alysia, un groupe de héros incarnent les grandes valeurs de noblesse, de courage et d’abnégation. Au point que le peuple les connaît sous le surnom de « Légendaires ». Sauf qu’à la suite d’une quête particulièrement rude, une malédiction s’est abattue sur cet univers, faisant retomber en enfance tous les habitants, y compris nos héros. Devenus la risée du royaume, ceux-ci tentent péniblement de rattraper leur bévue.

Avec douze tomes et cinq cycles à leur actif, les héros inventés par Patrick Sobral n’ont pas chômé depuis leur création en 2004. À l’époque, Les Légendaires est un succès surprise pour l’éditeur Delcourt, et beaucoup d’auteurs tenteront de surfer sur la vague sans parvenir à égaler le succès de cette série, pourtant pas exempte de défauts. L’idée de départ est simple, mais indéniablement porteuse : faire de tous les personnages de l’intrigue (et de l’univers) des enfants. La cible semble toute trouvée : les 8-12 ans, qui peuvent se retrouver dans les héros. Seulement voilà, les personnages ont beau avoir l’apparence d’enfants, ils ont conservé un esprit d’adulte, un passé d’adulte. Et tout n’est pas simple quand la mère a tout à coup l’air d’avoir le même âge que la fille, quand les esclavagistes d’hier font soudain la même taille que leurs serfs. Ces thèmes, Patrick Sobral a le mérite de les évoquer, sans en faire pour autant le cœur de l’intrigue.

Mini héros, maxi galères

La bonne idée fut de ne pas tomber dans le gentillet, mais de finalement signer une série qui s’assombrit au fil des épisodes, sans jamais sacrifier la cohérence scénaristique. Sobral n’aime pas faire plusieurs fois la même chose, et il faut reconnaître que les cycles s’enchaînent sans se ressembler, justifiant la fidélité d’un lectorat de plus en plus large. Les intrigues, sans être révolutionnaires, se suivent sans déplaisir, et les protagonistes, s’ils sont autant de clichés bien connus des amateurs d’heroic fantasy (le vaillant paladin, la sorcière, l’homme-bête au grand cœur…), n’en sont pas moins attachants.

On pourra toutefois regretter un graphisme qui peut rebuter de prime abord, évoquant un design manga « mal digéré », à l’aspect parfois peu maîtrisé. Cette faiblesse se sent particulièrement dans les scènes de flash-back, où les personnages adultes évoquent vraiment les fanzines que l’on trouve sur les stands des conventions de japanime. C’est sans doute le principal défaut d’une œuvre à côté de laquelle il serait toutefois dommage de passer.

Lors du dernier festival d’Angoulême, Rhinocéros a rencontré Patrick Sobral

Avec Les Légendaires, quel était votre objectif à l’origine ?

Patrick Sobral : La vraie raison de la genèse de cette série, c’est que les maisons d’édition ne voulaient pas de mes autres projets, qui étaient beaucoup plus trash. J’essuyais refus sur refus et, comme j’avais démissionné de mon ancien job pour me lancer dans la bande dessinée, je me suis demandé ce que je pouvais faire pour être édité. Je ne connaissais absolument pas le secteur jeunesse, et la première idée qui m’est passée par la tête, j’en ai fait un dossier de dix pages, sans aucune idée de ce qui allait venir après, que j’ai envoyé. Et qui a été accepté. Et à partir de là, je me suis dit « Mince, il va falloir que je pense en termes de série maintenant ! » Les Légendaires n’est donc pas du tout une série que j’ai réfléchie longtemps à l’avance, en sachant combien il y aurait de tomes…

Quand j’ai commencé, on visait les 8-12 ans, et ça correspondait au lectorat dans les faits. Mais au fil des années, le public s’est énormément élargi, la série touchait de plus en plus les adolescents et les adultes. Je n’avais pas forcément pensé à cela en créant le concept (des esprits d’adultes dans des corps d’enfants), mais j’ai pu faire évoluer les histoires. Les premières, c’était pour fédérer un public autour de la série. Maintenant je me permets plus de choses personnelles. Surtout qu’au fil des albums j’ai pu tester les limites de mes lecteurs. On rentre dans des choses de plus en plus dures, de plus en plus sérieuses. Le tome 6 était déjà beaucoup plus sombre, et les gens trouvaient que c’était le meilleur de la série. Alors je continue dans cette voie. Et je me rends compte que je peux faire ce qui me plaît vraiment en termes de narration tout en touchant le public.

Travailler en cycle de deux albums, ça vient de là ?

Non, ce rythme a été décidé par la suite. L’éditeur était dans une logique « un album, une histoire », mais je ne me voyais pas raconter une histoire en 46 pages. J’ai donc demandé deux albums par histoire, ce qui me semblait un juste milieu, et il m’a donné son accord. Ça tombe bien, d’ailleurs, puisque je dessine un album en six mois, ça nous fait donc une histoire complète par an. Mais ce principe n’est pas gravé dans la pierre, la preuve c’est que la dernière histoire court sur quatre tomes.

Un tome en six mois, c’est rapide…

On trouve de tout parmi les auteurs : certains font un album en deux mois, d’autres en trois ans. C’est vrai que je suis peut-être un peu plus rapide que la moyenne, mais ce n’est pas non plus parce que je suis un bourreau de travail, c’est plus dû à ma méthode. Je saute beaucoup d’étapes : je ne storyboarde pas, je n’écris pas mes scénarios noir sur blanc, j’ai gardé ce côté improvisation dans la préparation de mes albums. Je crée les persos, je les travaille bien avant l’album, mais une fois que c’est fait, ça coule et je vois où ça mène.

En matière de graphisme, quelles sont vos influences ? Qui dit heroic fantasy dit souvent « jeu de rôles »…

Les gens ont l’impression qu’il y a beaucoup plus de références au jeu de rôles qu’il n’y en a réellement. C’est surtout la fantasy qui me plaît. Du coup on retrouve pas mal de clichés que l’on retrouve aussi dans le jeu de rôle. Graphiquement, je suis beaucoup plus influencé par l’animation japonaise, les mangas, les films… Si un manga m’a marqué, c’est Video Girl Ai, de Masakazu Katsura. Pas pour l’intrigue (qui est à des kilomètres de ce que je fais, et d’ailleurs je serais bien incapable d’écrire une comédie romantique), mais parce que c’est la seule BD au monde à m’avoir fait littéralement pleurer. Et je me suis dit qu’une BD qui parvient à faire pleurer quelqu’un, c’est le top niveau, et j’espère être capable de créer une telle émotion un jour. Pour revenir aux Légendaires, dans le tome 10, j’avais envie de me faire plaisir, avec une belle baston à la Dragon Ball Z. Je fonctionne beaucoup au coup de cœur instantané. Dans le tome 9, on trouvait du Prison Break, dans le tome 3 du Seigneur des anneaux… cette BD est vraiment un mélange de toutes mes influences.

Côté design, c’est plutôt Saint Seya [plus connu par chez nous sous le titre Les Chevaliers du zodiaque], mais plus l’animé que le manga. C’est ma pierre angulaire dans le dessin, je me suis construit autour du style de Shingo Araki [designer de l’animé]. J’enregistrais les épisodes, je mettais sur pause et je recopiais… et je me suis tellement imprégné de son style que, quoi que je fasse, même en BD adulte (La Belle et la Bête, en 2008 chez Delcourt), alors que j’essaie de m’éloigner le plus possible de l’influence manga pour montrer que je sais faire autre chose, son influence transpire encore.

On trouve effectivement dans Les Légendaires beaucoup de codes typiquement japonais.

Oui, j’en suis tellement imprégné que je pense « manga ». J’ai été tenté de faire le saignement de nez [dans les codes du manga, le héros attiré par une jeune fille saigne du nez], mais c’est un peu extrême parce que c’est vraiment typique. Mais les veines au front, les speedlines, la goutte de sueur… j’en mets toutes les trois pages. Le manga m’a toujours parlé : c’est dynamique, direct, ça va à l’émotion, il y a dedans tout ce que j’aime. Il est naturel pour moi de faire s’exprimer mes personnages avec ces codes, et comme ça n’a pas l’air de gêner les lecteurs, je ne me gêne pas.

Et les jeux de mots ?

Oui, j’aime bien aussi. Même s’ils ne sont parfois pas très profonds. J’avais commencé avec les héros principaux, et j’ai pensé que c’était une bonne idée, alors à chaque fois que je crée des personnages je me demande ce que je peux inventer. Dans un prochain numéro, il y a une reine qui s’appelle Adeyrid (« la reine a des rides »). Ça me permet de garder un peu d’humour, même si j’en mets de moins en moins dans mes histoires. Cette évolution est voulue : d’une part, je préfère une histoire dense et dramatique qu’une intrigue trop légère. S’il n’y a rien de sérieux, les personnages ne prennent pas de risques, il n’y a pas d’enjeu. Et d’autre part, après huit tomes en quatre ans, j’avais l’impression d’avoir fait le tour des personnages et je sentais que j’allais perdre l’excitation. Donc j’ai voulu chambouler la série. J’ai tué un des personnages principaux, introduit un nouveau membre, changé l’équipe, nouveaux pouvoirs, nouveaux costumes… C’était un pari risqué, tous les lecteurs n’ont pas suivi, mais la plupart trouvent la série meilleure maintenant.

Et pour la suite ?

Les lecteurs ont peur de l’escalade : les héros viennent d’affronter un dieu démoniaque, qu’est-ce qu’il va y avoir après ? Ils craignent que je tombe dans la surenchère à la DBZ, mais ce n’est pas ça du tout : la prochaine histoire sera beaucoup plus intimiste. Le méchant sera un noble qui veut acquérir le pouvoir… À chaque fois, je cherche une histoire différente de la précédente, qui reste intéressante. Ça ne passe pas forcément par la surenchère. Ce qui ne veut pas dire que je ne reviendrai pas à du plus punchy, mais là c’est bon, je me suis bien défoulé.

Mon seul autre projet serait une série dérivée des Légendaires. Une mini-série sur la genèse des Légendaires, un « épisode 0 », reprenant tout ce qui est en flash-back dans la série classique. Chaque tome serait consacré à un personnage, et on découvrirait à la fin comment il rencontre les autres et ainsi comment le groupe s’est formé. Je scénariserais et superviserais le design et l’univers, et nous sommes à la recherche d’un dessinateur. Le rêve ultime serait une adaptation animée, mais là c’est plus le créneau des commerciaux de chez Delcourt.

Les Légendaires, tome 12, Le Cycle d’Anathos : Renaissance, textes et dessins de Patrick Sobral, éditions Delcourt.

Crédits image : Delcourt, Patrick Sobral

Une réflexion sur “Les Légendaires : Sobral s’assombrit

  1. Ouais !! Vive Sobral !! Et vivement le 14 !!
    Euh par contre même si ça s’assombrit… Ne tuer pas Shimy !!
    🙂

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