Parution le 16 avril 2010

Incompréhensible succès critique, La Meilleure Part des hommes valut à Tristan Garcia d’être présenté en 2008 comme le grand espoir de la littérature française. Attendu, donc, comme le messie, le jeune romancier nous livre aujourd’hui Mémoires de la jungle, un texte scientifico-expérimental aux accents de récit d’aventure, le tout narré par un singe. À la manière d’un singe.

Doogie, jeune chimpanzé élevé par des chercheurs, fait naufrage, après un long voyage en orbite, sur le sol dévasté de l’Afrique où plus aucun humain ne vit. Se retrouvant seul dans la jungle, il va tenter de rejoindre son foyer en se confrontant, lui le singe civilisé, au monde sauvage. Tout en se remémorant les moments passés avec sa famille d’adoption, son aventure le poussera à remettre en cause sa « fidélité à l’humain » au risque de retourner à l’état animal.

Le sujet de ce roman a bien sûr déjà été développé par les éthologues1. Bien que se passant dans le futur, le livre de Garcia reprend des études appliquées de nos jours : certains grands singes réussissent à s’exprimer grâce à des symboles, des objets, ou une forme réduite du langage des signes. Ce qui se passe pour Doogie arrive déjà à bon nombre d’animaux remis dans leur milieu naturel, sans qu’il n’ait fallu pour cela que le continent africain ne soit ravagé par « des guerres, des famines et une vague de pollution chimique, épuisé par la colonisation de l’espèce humaine. » Pour autant, il serait malveillant2 de notre part d’en faire le reproche : l’avantage du livre de Tristan Garcia étant justement, avant tout, l’application au romanesque de ces éléments scientifiques.

Pour écrire cette histoire, Garcia déclare s’être mis à penser comme un singe. Durant l’année et demie que dura la rédaction de Mémoires de la jungle, l’écrivain se tourna vers l’idiotie afin de se « détacher d’une littérature qui vénère l’écriture » : « Ce livre m’a permis de faire l’idiot, de faire le singe, de désapprendre la littérature. »3 La position semble paradoxale, ne correspondant pas trop aux nécessités de l’entreprise éthologique en particulier,  ni à celles de la création romanesque en général. Disons qu’il s’agit d’une illusion d’idiotie, la prétention d’un individu tellement intelligent qu’il voudrait être bête pour se reposer… Mais bon, après tout, pourquoi pas, si le résultat est à la hauteur.

Langage de singe, style gorille

Seulement voilà, puisqu’il s’est mis dans la tête d’un singe, Tristan Garcia a essayé d’écrire comme un singe. Enfin, il a imaginé ce que pourrait être le parler singe et, de fait, il dut inventer (n’exagérons rien) un langage approprié. Expérimentation pour certains, profond ennui pour d’autres, ce langage qui court sur les trois cent cinquante-sept pages du livre rend la lecture pour le moins fastidieuse ; trois cent cinquante-sept pages qui paraissent avoir été écrites grâce à l’outil linguistique Google (impression de traduction mot à mot : « Veuillez m’excuser du parler : je dis beaucoup de mots trop petits pour beaucoup cerveau trop grand dans mon crâne. ») ou un manuel de blagues potaches (jeu de mots insipide : « Ni une ni trois, Doogie hume le secret. »). C’est pire, plus douteux, lorsque l’on s’approche de la simple caricature du français : « Je vous en remercie de votre attention avec l’expression des salutations de mon respect. » Quelle base scientifique est à l’origine de l’élaboration de ce langage ? Est-ce un véritable travail d’écriture ou un amusement sous de faux airs d’expérimentation ?

Peut-être n’est-il point nécessaire de se poser ces questions puisque Mémoires de la jungle demeure une épreuve de lecture. On serait bien en peine de dire que le roman est mauvais. Il s’agit d’une tentative à notre sens ratée, mais qui n’en reste pas moins originale. Certains lecteurs plus enclins à ce genre d’expérience pourraient d’ailleurs très bien y trouver du plaisir. Ce ne fut seulement pas notre cas.

Mémoires de la jungle de Tristan Garcia
Éditions Gallimard
357 pages
Crédit photographique : éditions Gallimard

  1. Notamment Konrad Lorenz pour ce qui est de l’apprentissage animal. []
  2. Et puis, il est toujours bon de rappeler les carnages que subit l’Afrique. []
  3. Propos recueillis dans Les Inrockuptibles, numéro 750 du 14 avril 2010. []

5 réflexions sur “Mémoires de la jungle de Tristan Garcia – Monkey goes to heaven

  1. Oh mon dieu, qu’il est bon de lire cet article! Effectivement, « succès critique incompréhensible » mais qui continue à aveugler toute la presse française qui continue à tresser des couronnes de laurier au jeune homme, à se demander s’ils l’ont vraiment lu! Merci de remettre les pendules à l’heure 😉

  2. Dahlia, votre message fait chaud au cœur ! Je suis d’autant plus rassuré qu’après l’écoute du « Masque et la plume », il semblerait que nous ne soyons pas les seuls à avoir de gros doutes concernant les qualités de ce livre…

  3. http://faranzuequearrieta.skyrock.com/2858761866-Memoires-de-la-jungle-de-Tristan-Garcia.html

    Après un premier roman très remarqué (La meilleure part des hommes, Prix Flore 2008) Tristan Garcia revient avec une fable philosophique dans laquelle le personnage principal/narrateur est un chimpanzé : Doogie.
    Le livre met le doigt sur un fait réel : le délire de certains humains qui tentèrent de faire parler des singes.
    Dans Mémoires de la Jungle, Doogie est un singe parlant qui maîtrise le langage des signes et peut s’exprimer aux moyens de technologies sophistiquées, qui lui permettent de communiquer avec l’humain ; il accède ainsi à une certaine humanité, mais son animalité ressurgit en partie, dès qu’il est livré à lui-même dans la jungle.
    La tentative d’humanisation du singe, outre l’apport du langage, pervertit l’animal en lui transmettant tout ce qu’il y a de plus mauvais dans l’homme : la jalousie, la haine, le racisme et le désir de vengeance.
    Le monde que décrit Tristan Garcia est noir ; après avoir anéanti la Terre (guerres dévastatrices, pollution etc.), l’homme s’attaque à la nature même des animaux, à leur essence, et parvient à la détruire, à la dénaturer. L’humain devient l’antithèse du roi Midas !
    Outre ces considérations philosophico-éthologiques (rappelons que l’auteur est philosophe de formation), Tristan Garcia propose un vrai travail d’écriture. Doogie, le narrateur s’exprime dans ce long monologue à la première, mais aussi à la troisième personne du singulier, notamment lorsqu’il se fait une réflexion ou une remontrance. Il parle un français quelque peu simiesque qui évolue, en particuliers à la fin du roman, quand Doogie, éloigné des humains, perd le langage qu’on lui a enseigné.
    Mémoire de la jungle a les défauts de ses qualités, car le langage simiesque devient au bout d’un moment quelque peu fastidieux. Cependant, la construction judicieuse nous tient en haleine; avant et après le récit de Doogie, il y a deux textes de Janet Ewans qui nous permettent de déceler l’intrigue du roman.
    Les influences d’Orwell paraissent évidentes, celles de Carroll ou de Tournier le sont peut-être moins.
    Le roman reste dans l’ensemble, une expérience littéraire intéressante et ambitieuse, mais loin des critiques dithyrambiques qu’il a reçu.
    Un livre à découvrir.

  4. Je suis désolée de vous contredire, mais j’ai lu ce livre, et je l’ai trouvé génial. C’est une très bonne expérience que j’ai gardée. J’ai trouvé très original de ne pas écrire de la « bonne manière », cela change des autres livres… Donc je ne vous permet pas de dire du mal de ce livre, qui, à mon imble avis, mérite toute les « couronnes de laurier ». 🙂

  5. Ne soyez pas désolée, Vic, vous avez de la chance de ne pas être d’accord avec moi et d’aimer le livre. Donc je vous permets d’en dire du bien.

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