Parution le 04 mars 2010

Février 2005. Le richissime banquier Édouard Stern est retrouvé mort dans sa combinaison de latex, assassiné par sa maîtresse, Cécile Brossard, d’une balle dans la tête. Étalées durant plusieurs semaines dans les médias, la vie et les mœurs de l’homme d’affaire intriguent, fascinent, dégoûtent : sadomasochisme, collection d’armes à feu, comportements financiers extravagants… Printemps 2009. À la demande de Jérôme Garcin, Régis Jauffret couvre le procès de Cécile Brossard pour Le Nouvel Observateur. Au départ peu intéressé par l’affaire, mais très vite intrigué par cette femme assise au banc des accusés, l’idée d’un roman point. De peur d’un procès, Gallimard ne suit pas l’écrivain qui est récupéré par Seuil.

Le livre s’ouvre sur un avant-propos de l’auteur. En général, un préambule à un roman, surtout lorsqu’il s’agit de se justifier, fait craindre le pire. Or, après les querelles Haennel/Lanzmann et Darrieussecq/Laurens (pour des raisons différentes), il semblerait que le rigorisme policier de notre société rende obligatoire un tel exercice pour quiconque choisit d’écrire sur un personnage existant, ayant existé, pouvant exister. « Ils seraient fous ceux qui se croiraient emprisonnés dans un livre. » « Personne n’est jamais mort dans un roman. Car personne n’existe dedans. » Oui, c’est évident, mais il est malheureusement utile de le rappeler. Ceci étant dit, si la légitimité du romancier ne doit plus être remise en question, reste à savoir si Sévère est un livre qui, littérairement (et c’est bien le seul point qui peut être débattu), méritait d’être écrit. Et cela ne fait aucun doute.

« C’est l’histoire de la bergère et du prince. »1 Une histoire d’amour, donc, pour le moins particulière entre un grand banquier et une « demi-mondaine » fascinée par le monde de l’argent : « J’ai été proche des hommes riches, ils me rassuraient. L’argent sent bon, ces types dégagent un parfum de banques d’affaires, de marbre rose, de tableaux de maître (…). » Vénale ? On ne pourra jamais savoir. C’est ce que soulignèrent les réquisitoires du procès, mais ici, chez Jauffret, ce ne semble pas être le cas, tant la maîtresse affirme son amour à l’égard de son amant, voyant dans le million de dollars que Stern lui donna avant de le lui reprendre non pas une somme d’argent – le prix exorbitant d’ « une passe » –, mais la promesse puis la fuite d’un amour.

D’autant que la question de son éventuelle sincérité trouve une réponse positive lorsque l’on se penche, avec l’auteur, sur la radiographie de cette relation aux tendances sadomasochistes exacerbées. La future meurtrière y apparaît souvent comme une victime, l’esclave sexuelle de ce « prédateur de la finance » qui la vampirise, s’empare de son psychisme, la fait basculer au-delà du concevable. Les jeux auxquels les amants se prêtent troublent peu à peu les certitudes du lecteur quant à la responsabilité du meurtre : « Il attendait la balle, il la désirait. Il m’avait confisqué cet argent pour m’obliger à l’assassiner. »

Loin du fait-divers, la création d’un roman

Depuis Univers, Univers, on connait l’intérêt que Jauffret nourrit pour la psychologie féminine. Ici aussi, il entre dans le cerveau de son personnage féminin pour narrer ses mouvements, son fonctionnement, tout en le débarrassant des écueils et des clichés. En peignant cette relation à travers les yeux de Cécile Brossard, c’est-à-dire en utilisant la première personne du singulier et, par-là même, en dépouillant son livre des répercutions médiatiques que connut l’affaire Stern, Jauffret transforme le récit de ce fait-divers en rien d’autre qu’un… roman de Jauffret. Et faire ainsi oublier au lecteur que ce qu’il a sous les yeux a (plus ou moins) existé, le persuader, au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans Sévère, que ce qu’il lit ne peut être qu’une histoire inventée et écrite par Jauffret – et lui seul ! –, s’approprier la réalité pour en faire œuvre, tout cela est brillant, très proche de ce qu’on est en droit d’appeler le génie littéraire.

Comment expliquer ce coup de maître ? Bien sûr, il y a le style, sec, bref, incisif, sans effets, sans excès, prenant en charge l’histoire avec une neutralité apparente, se fondant dans une structure narrative d’une grande habilité où le présent appelle le passé, le passé convoque le présent. Mais avant tout, si le contenu de Sévère est paradoxalement plus proche de l’univers de Jauffret que de celui de Stern, c’est parce qu’insidieusement, le roman interroge la réalité, s’immisce dans des dimensions parallèles. Certes, les situations (les moments passés dans la cave de Stern à tirer sur des cibles à l’effigie de Poutine parmi une quantité astronomique d’armes à feu) et les fantasmes sont tels qu’ils nous semblent irréels, forcément imaginés, créés. Toutefois, ce trouble du réel se joue aussi chez la narratrice qui ne sait plus bien si elle a tué ou non son amant, évoluant et réagissant comme si cela ne s’était point passé. « J’ai appelé mon mari. Il m’a annoncé la nouvelle du meurtre. J’ai fondu en larmes. »

En mêlant jeu (fantasme) et réalité (meurtre), souvenir amoureux (passé) et vision incohérente, presque hallucinatoire (présent), le récit brouille les pistes, construit sa propre histoire et renvoie dos-à-dos victime et bourreau, si proches pour ce qui est du partage des responsabilités. « C’est comme si [cette histoire] n’était pas arrivée du tout. » C’est comme s’il ne s’agissait que d’un grand roman de Régis Jauffret.

Sévère de Régis Jauffret
Éditions du Seuil
160 pages
Crédit photographique : éditions du Seuil

  1. Propos recueillis dans Le Nouvel Observateur du 25 février 2010. []

4 réflexions sur “Sévère de Régis Jauffret – Master and servant

  1. Merci pour le lien vers cet article au point de vue fort intéressant.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *