S’il y a un dramaturge mis en avant en ce mois de mai à Paris, c’est sans conteste Daniel Keene. Invité d’honneur du 6e Salon du théâtre et de l’édition théâtrale qui se tiendra au cœur du quartier Saint-Germain ce week-end (les 21, 22 et 23 mai), ayant ses pièces à l’affiche aussi bien dans un théâtre national (Ciseaux, papier, caillou à La Colline) que dans une petite salle privée (Memory Motel à La Comedia), difficile aux amateurs de théâtre de lui échapper. Et qui s’en plaindrait ? Keene traite avec finesse de thèmes qui traversent et travaillent notre société : le chômage, la solitude, la vieillesse, la violence…

Avec son regard clair et vif derrière ses lunettes sobres et le petit bouc qui orne son menton, Keene a des airs d’intellectuel. Mais le limiter à cette apparence serait dommage : l’homme est intelligent, subtil, exigeant dans sa démarche, mais aussi humble et à l’écoute des autres. À la sortie d’une représentation, il parle volontiers avec une femme tout émue de le rencontrer après avoir vu ses textes sur scène, elle qui s’est reconnue dans ces personnages venus « du même milieu qu’elle ». Au cours de notre entretien dans un parc, c’est avec le sourire qu’il offre une cigarette lorsqu’un passant le sollicite. Bref, il se révèle aussi humain que le laissent présager ses pièces.

De quelle façon la production de Ciseaux, papier, caillou actuellement à l’affiche à La Colline correspond-elle aux intentions que vous aviez en écrivant cette pièce ?

Daniel Keene : C’est une question intéressante, car cette production a sa propre intention. Bien sûr, j’ai mes intentions lorsque j’écris une pièce, mais ensuite lorsque le metteur en scène, le scénographe, les acteurs et tout le monde s’emparent du texte, ils ont leur propre vision. Ce que j’espère à chaque fois, c’est que nos deux visions se rencontrent et je pense que c’est ce qui se passe dans cette version de Ciseaux, papier, caillou. C’est une interprétation très juste de la pièce, ils jouent sur les bons éléments, les bons moments. J’aime particulièrement les scènes derrière l’écran blanc, surtout lorsque les personnages sont dans la chambre à coucher, car vous sentez leur intimité, mais vous ne vous sentez pas comme un voyeur. C’est vraiment une très belle façon de présenter ces scènes.

Le jeu des acteurs est merveilleux, en particulier Carlo Brandt qui est extraordinaire. Je trouve qu’il y a une intention très pure dans cet ensemble, il n’y a pas de pièges, il n’y a pas d’illusion. Tout est très lumineux, mis à nu. Dans un sens, le public peut voir exactement comment l’équipe a fait la pièce et j’aime beaucoup ce type de théâtre qui n’essaye pas de duper les spectateurs. C’est un travail très honnête.

Et en ce qui concerne Memory Motel (spectacle composé de deux pièces courtes : Entre aujourd’hui et demain et Quelque part au milieu de la nuit), est-ce que vous y retrouvez ce que vous y aviez mis ?

D.K. : Il me semble que ces deux pièces, Ciseaux, papier, caillou et Memory Motel, partagent un certain nombre de thèmes, comme l’aliénation, la séparation et l’amour – il y a une connexion. Et ces deux productions ont été montées de manière simple. Quand je dis simple, je ne veux pas dire qu’elles ne sont pas complexes, car elles le sont, mais que les moyens utilisés sont simples, nus. Et cette approche correspond à ces pièces, car elles parlent de gens qui sont exposés. Ils ont perdu ce qu’ils pensaient être à eux et ils se retrouvent dans des situations où ils doivent agir avec honnêteté, où ils doivent exprimer leurs émotions avec franchise. Je trouve que la façon dont ces deux spectacles sont conçus va parfaitement avec le contenu émotionnel de ces textes.

Vous êtes donc un auteur heureux ?

D.K. : En ce moment, oui ! Ça ne durera peut-être pas, mais ces deux spectacles m’ont beaucoup touché et je les ai énormément appréciés.

Vous êtes particulièrement connus pour vos pièces courtes, qu’est-ce qui vous attire dans ce format ?

D.K. : J’ai commencé à écrire des pièces courtes après avoir écrit plusieurs pièces de durée classique. J’en avais assez de devoir toujours me plier à tous les mécanismes inhérents à ce type de format. Je me suis senti en quelque sorte piégé et j’ai voulu me libérer de ce piège, me sentir à nouveau libre d’écrire ce que je voulais. Et si la pièce ne faisait que trois pages, c’était très bien, et s’il n’y avait pas de mots dedans, c’était ok aussi. Alors je me suis débarrassé de tout : de la ponctuation, des noms des personnages… Tout ça dans le but de me libérer en tant qu’auteur et voir si je pouvais trouver d’autres formes de théâtre. J’avais aussi envie d’explorer les liens entre la poésie et le théâtre, ainsi qu’entre la musique et le théâtre, or un format plus court me permet de penser plus facilement dans ces directions plutôt que d’être limité dans une construction narrative.

Ne craignez-vous pas qu’en rejetant des éléments tels que la ponctuation ou le nom des personnages il puisse y avoir des interprétations erronées de vos pièces ?

D.K. : En ce qui concerne la question de « qui est en train de parler ? », c’est assez clair lorsque vous lisez la pièce en entier une ou deux fois, puisque les personnages alternent leurs interventions. Ne pas préciser la ponctuation, limiter les didascalies, met la pression sur le style, car cela m’oblige à rendre implicite ce qui est en train de se passer dans le langage que j’utilise. Et pareil pour la syntaxe, elle doit être implicite. Cela me pousse à être encore et toujours plus clair en tant qu’auteur sur ce que je veux faire dire à mes personnages. Et ça met aussi la pression sur le metteur en scène et les acteurs qui doivent découvrir cette forme par eux-mêmes. À ce jour, je n’ai pas encore vu une seule compagnie faire une erreur sur la distribution des répliques ou sur la ponctuation.

Quel est votre point de départ pour écrire une pièce : une image, un personnage, un thème ?

D.K. : Ça dépend des pièces, mais en tout cas ce n’est jamais une histoire. Cela peut être une image très simple, comme deux personnes assises à une table ou un homme debout dans un coin. Ou parfois, ça peut être une ou deux lignes de dialogue – sans que je n’ai aucune idée de ce qui se dit avant ou après. Si ces quelques lignes ne me sortent pas de la tête et continuent de revenir, il faut que je les écoute et les suive pour voir où elles me mènent.

Vous souvenez-vous de ce qui a inspiré vos pièces actuellement à l’affiche à Paris ?

D.K. : Pour Ciseaux, papier, caillou, c’était simplement le visage d’un homme. Son expression me hantait, elle semblait exprimer tant de choses… Il fallait que je l’explore, que je comprenne ce que cette expression essayait de dire et pourquoi. Pour Quelque part au milieu de la nuit, le thème est plus évident, j’ai d’ailleurs écrit plusieurs fois au sujet de la maladie d’Alzheimer, comment les gens se perdent eux-mêmes. À cette époque, je voulais écrire une pièce avec deux femmes, ce fut donc mon point de départ, ces deux femmes et ce thème. Entre aujourd’hui et demain, je ne me souviens pas très bien, mais je pense que cela a d’abord été l’image d’une petite fille et de sa mère dans une chambre d’hôtel. Pourquoi étaient-elles là ? Je savais juste qu’elles fuyaient quelque chose.

Le changement semble un des thèmes récurrents de vos pièces. Très souvent, vos personnages tentent de résister face au changement : pensez-vous que c’est une caractéristique de la nature humaine ?

D.K. : Le changement fait partie de la vie de tout le monde et tout le monde essaye d’y résister. C’est impossible, mais on essaye quand même. Tout le monde, à un moment de sa vie, est confronté à un ou des changements qu’il ne veut pas. Je pense que c’est un thème très universel.

Un changement extrême, c’est la révolution. Dans Ciseaux, papier, caillou, vous mentionnez à plusieurs reprise la Révolution française : pensez-vous que le théâtre peut apporter des changements et même être un acte de rébellion ?

D.K. : Je pense que le théâtre peut aider les gens à comprendre ce qu’est le changement, voire les préparer au changement. Si vous prenez n’importe quelle tragédie grecque par exemple, elles portent toujours sur d’énormes changements dans la vie des gens. Je pense que c’est une des fonctions du théâtre que d’évoquer tout cela – je ne sais pas s’il peut provoquer un changement, mais il peut au moins en introduire l’idée. Quant aux révolutions, j’ai l’impression qu’il y en a tous les jours sur notre planète, mais chacune porte son propre thème. Le mot « révolution » est un terme flottant qui peut vouloir dire des choses très différentes à des gens très différents. Mais essentiellement, le mot veut dire « changement », juste à une échelle plus grande.

En France, les pièces de Daniel Keene sont traduites par Séverine Magois et publiées aux éditions Théâtrales.
Crédit photographique : A. Croggon.

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