Parution le 30 avril 2010

Sans nul doute l’un des meilleurs romans de l’année 2009, Impardonnables sort aujourd’hui en poche dans la collection Folio, alors qu’Incidences1, le nouveau Djian, poursuit sa belle carrière sur les stands des libraires. Généralement, ce genre de « surproduction » est sujette à suspicion ; en France, on aime la rareté, les écrivains avares, parce que nous sommes habitués aux romanciers qui écrivent comme on enfile les perles : sans réfléchir. Seulement, voilà, Djian écrit et réfléchit de façon remarquable. La preuve avec Impardonnables.

Honte à nous. Oui, honte à nous, car, avouons-le tout de suite, nous n’avions jamais lu Djian avant Impardonnables. Nous avions beaucoup de respect pour le monsieur, un respect avant tout nourri par l’évocation de ses goûts littéraires (Céline, Kerouac), télévisuels (Six Feet Under, Les Soprano) et musicaux (Radiohead, Aracade Fire), pas par ses livres, donc. Aucun préjugé là-dedans, mais plutôt un manque de temps ou d’occasion, préférant toujours nous pencher sur Echenoz, Jauffret ou Carrère, que sur l’auteur du générationnel (ceci expliquant peut-être cela) 37°2 le matin. Bref, nous n’avions jamais lu Djian avant Impardonnables. Et voilà que ce roman nous a révélé  un incroyable plaisir de lecture.

 

Brisé par la mort de sa femme et d’une de ses filles, brûlées vives dans un accident de voiture il y a dix ans, Francis, écrivain à succès (passé) s’est installé au Pays basque. Remarié à 60 ans avec Judith, vivant des retombées de ses précédents ouvrages et chérissant sa seconde fille, Alice, jeune comédienne prometteuse, Francis cherche à retrouver un semblant d’équilibre, si ce n’est la quiétude. L’annonce brutale de la disparition d’Alice va tout faire basculer et raviver les souffrances qu’il essayait de panser. Face aux révélations (hallucinantes) de cette affaire, Francis choisira de ne plus pardonner pour ne pas complètement sombrer.

Aussi lumineux dans le style que sombre dans le propos, Impardonnables est un livre qui n’est pas là pour remonter le moral, mais le niveau de la littérature française. Non pas qu’elle soit mauvaise, la littérature française, loin de là, c’est plutôt qu’elle est… très française. Dans son contenu, son écriture, ses ambitions, pour faire simple. Et Djian, courageux ou inconscient, s’essaye, lui, à la littérature américaine, Hemingway en ligne de mire. L’auteur de En avoir ou pas survole d’ailleurs le roman, comme un fantôme qui vient titiller les moribondes velléités littéraires de Francis ou lui servir de modèle : « Je me demandais si Heming­way serait allé lui casser la gueule. Je pensais à lui car j’avais relu Les Neiges du Kilimandjaro la veille au soir, et j’avais songé voilà bien un des meilleurs écrivains que je connaisse. Je le pensais chaque fois que je relisais cette histoire, sans coup férir. Superbe écrivain. Puissant. Économe. Rusé. Dommage qu’il n’ait pas épousé ma tante comme il le lui avait promis. »

L’écriture et les contingences

Parce qu’en vivant sur les pas d’Hemingway au Pays basque (les lieux, les objets, cette fameuse tante qui a connu le romancier américain), Francis peut tristement voir combien sa vie d’écrivain, à lui, a été réduite à peau de chagrin, chargée par le drame, les problèmes rencontrés avec sa nouvelle épouse, la présence (puis la disparition) envahissante de sa fille et de ses petits-enfants, le temps qui passe et celui qui reste… « Je vais faire ce que je peux, lui dis-je. Mais ne me demandez pas de faire davantage. Ne me demandez pas de me surpasser. S’il vous plaît. Je commence à être un peu vieux, vous savez. » Malgré sa requête, légitime à 60 ans, après tant de coups du sort, Francis ne sera pas épargné. Ni par sa fille adorée, ni par sa nouvelle épouse, ni même par les individus de passage qui entrent dans sa vie comme pour mieux la creuser, l’obstruer, empêcher toute éventualité de sursaut littéraire. Acculé, Francis n’aura d’autre recours, s’il veut se préserver et vivre encore un peu, que de ne plus pardonner, à quiconque. Et cette décision – décision ? il ne semble pas avoir le choix – n’est pas celle d’un solitaire eastwoodien sans pitié, cherchant à venger femme et enfants, mais celle d’un homme qui voudrait juste écrire.

Drôle, noir, très noir, mais brillament écrit, Impardonnables est un roman saisissant, dense, un texte riche structuré comme un infaillible scénario (américain) qui dirait, au-delà des affres de la paternité et du couple, de l’oubli et du pardon, ce qu’est le métier d’écrivain. Et le métier d’homme.

Impardonnables de Philippe Djian
Éditions Gallimard
226 pages
Crédit photographique : éditions Gallimard

  1. Gallimard, février 2010. []

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