Parution le 08 avril 2010

Sur une île – très loin de la fantasmagorie romanesque habituelle –, le ParK est un condensé insolite de toutes les formes de parcs imaginés par les hommes. « Sa majuscule signale sa singularité absolue. Ce lieu exprime en quelque sorte l’essence universelle des parcs réels et possibles. C’est le parc de tous les parcs, la synthèse ultime qui rend tous les autres obsolètes. » S’y trouvent un parc d’attractions, un zoo, un camp de concentration, une prison, etc., mais non indépendants les uns des autres : chaque élément se télescope, se mêle aux autres, dans une parfaite organisation du chaos. « Son originalité tient à la confusion, en un seul et même lieu, des différentes espèces d’enclavement humain. »

Jouer au casino dans une ambiance stalag, rencontrer de véritables prisonniers, devenir tortionnaire façon Guantanamo ou se faire dévorer par un lion en sortant de boîte de nuit (l’enregistrement audio de votre mort sera diffusé à un public ravi), voici le parc d’attractions de demain, un parc où il est interdit de s’ennuyer ou de s’offusquer. Émissaires du Tribunal pénal international ou hommes politiques vous le diront : dans le ParK, on s’amuse comme des fous, les critiques et les appels à la moralité sont incompréhensibles. Tous louent l’esprit visionnaire du ParK. Chaque soir, la parade, avec ses enfants estropiés, ses animaux semi-dressés, ses drag-queens dansant avec les Einsatzgruppen, enchante les visiteurs blasés par le bonheur, cette simpliste et évidente émotion surproduite par des pays riches où les individus tendent à se régaler de spectacles atroces si éloignés des images de joie lassantes.

À l’origine de ce brillant projet, Kalt, un homme d’affaire perspicace, et Licht, le cerveau du ParK, qui vit reclus dans une véritable tour d’ivoire située en pleine mer, d’où il peut admirer son œuvre tout en réfléchissant à son évolution. Car cela ne fait aucun doute, c’est une réussite. De la taille d’une mégalopole, implanté sur une île d’Asie recouverte en partie par la jungle, le ParK est d’une incroyable rentabilité, bien que s’appuyant sur une forme d’élitisme : le lieu n’est pas ouvert aux masses mais à un riche (et occidental) public d’esthètes…

Avec Le ParK, Bruce Bégout semble poursuivre le travail déjà entrepris avec Zéropolis (Allia, 2002) où, à travers de courts textes, comme autant de tableaux urbains, il s’interrogeait sur Las Vegas. Une ville annonciatrice du devenir des métropoles, construite et organisée en fonction des galeries marchandes et des attractions, dans un souci d’animation permanente, fusionnant l’espace mercantile et l’imaginaire enfantin. Bref, la citée qui montra la voie, l’ancêtre du ParK. Un univers de néons, l’éclairage qui enlaidit par excellence les villes jusqu’à les rendre irréelles. Car outre le regard acide porté sur l’industrie du divertissement et, par extension, sur la trash tv dont le ParK semble être une acerbe allégorie, le livre de Bruce Bégout est une perpétuelle interrogation sur l’architecture de demain et ses conséquences sur le comportement humain1.

Une (neuro)architecture du futur

La conception du ParK fut influencée par les philosophes réfléchissant « sur la nécessité impérative du contrôle spatial des populations mondiales. » Étant donné que l’homme semble avoir « du mal à supporter son ouverture absolue au monde », le parcage est « la solution pratique à [sa] crainte paralysante de l’Illimité. » Mais le ParK ne se contente pas de rassurer, son désir de contrôle point clairement, comme l’indique le long chapitre consacré aux pages trouvées du manuscrit de Licht, Introduction à la neuro-architecture : « L’architecture neuronale consiste à agir par le biais de constructions sur les structures mentales du cerveau » à travers l’élaboration de « villes mentales », calques parfaits des comportements humains, agissant sur eux en les copiant. Ne pas seulement titiller les émotions, « mais pénétrer le saint des saints. » Pour un projet de « contrôle des populations sous assistance biologique » ? Rien n’est clairement dit sur les véritables intentions du ParK – si intentions il y a –, et  en laissant planer ce doute malsain, Bégout évite toutes lourdeurs moralistes ou prophétiques.

Structuré en chapitres descriptifs sans réelle narration, comme un compte rendu ou un prospectus cynique, Le ParK est bien plus un document qu’un roman d’anticipation. Il s’agit d’un objet inédit, un livre singulier agissant sur le lecteur à la manière du ParK sur ses visiteurs : « Le ParK est comme une histoire sanglante qui nous conte l’horreur et la férocité des hommes sans autre intention de nous les donner à savourer. » Mais le lecteur a un avantage sur les personnages de fiction, celui de choisir de ne pas se complaire dans l’horreur, de ne pas savourer (le contenu, le texte), et préférer réfléchir aux questions, profondes, tenaces, délicates, essentielles, qui surgissent à chaque ligne de cet excellent livre.

Le ParK de Bruce Bégout
Éditions Allia
152 pages
Crédit photographique : éditions Allia

  1. L’exposition Dreamlands qui se tient au Centre Pompidou jusqu’au 9 août 2010 reprend cette problématique. []

6 réflexions sur “Le ParK de Bruce Bégout – Demain l’enfer

  1. L’intérêt majeur d’une œuvre de science fiction réside dans la distance qu’elle autorise : malgré le malaise qu’engendrent le ParK, malgré le plaisir malsain que la consommatrice d’image qui sommeille en moi éprouve à certaines descriptions, le jargon scientifique emprunté aux neurosciences m’autorise une distanciation salutaire : il s’agit bien de SF. C’est alors qu’un site d’information général m’informe que « le Hezbollah propose une excursion d’un nouveau genre. Au programme : des missiles antichar(…) » ; pour 20 euros (seulement !) on peut « assist[er] à une simulation de bataille et [déambuler] dans un bois où des combattants en treillis (…) jouaient les hôtes. » Science-fiction ?

  2. Tresze, merci pour votre commentaire. Déjà que je craignais que le livre de Bégout ne soit pas « totalement » de la SF, l’information que vous apportez fait tout simplement peur…

  3. Effectivement, un excellent livre, qui avance frontalement, sans dévoiler ses intentions. Slate a récemment publier un article sur les « pires parcs d’attractions du monde »… où la réalité vient lécher les pieds de la fictions.

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