Parution le 21 avril 2010

 

Manchester, milieu des années 1970. Le nord de l’Angleterre, la grisaille qui colle aux briques rouges, la noirceur des usines sur fond de crise économique, la tristesse à peine atténuée par les anciens exploits de George Best au sein de l’équipe d’United (Éric Cantona, ça sera pour plus tard). Mais sous l’impulsion de Tony Wilson et du tout jeune label Factory, puis des stupéfiantes soirées de l’Haçienda, la ville verra naître une imposante scène musicale, une déferlante rock portée par Joy Division, The Smiths et autres Stone Roses, dont les influences sont encore et toujours visibles chez de brillants descendants (Interpol, The National, The Horrors…). Durant plus de vingt ans, Manchester sera l’une des principales capitales de la musique. C’est cette histoire – des prémices punks à l’avènement de la brit pop, en passant par la new wave et madchester – que John Robb livre dans son indispensable Manchester Music City.

« Le jour le plus important de la semaine, c’était le jeudi, quand j’achetais le Melody Maker, le NME, Disc, Record Mirror et Sounds. Je les lisais en entier depuis 1969. »1 (Morrissey) Manchester Music City est plus que le simple portrait pop d’une ville, c’est une bible d’anecdotes, croustillantes, hilarantes, dramatiques, primordiales. Au lieu d’aborder son livre en historien du rock, c’est-à-dire en (paradoxal) scientifique, John Robb a parcouru Manchester durant plus d’un an à la rencontre de ceux qui ont fait de cette ville le centre névralgique d’une révolution musicale. Il colla son magnétophone sous les bouches plus ou moins volubiles de Johnny Marr, Peter Hook, Shaun Ryder, Bernard Sumer, célèbres ou plus anonymes personnalités impliquées dans l’Histoire, fans, journalistes et musiciens de second ordre. Le résultat est un génial montage chronologique ; chaque interview a été découpée puis collée afin de constituer un récit, toujours passionnant (ce qui est rare dans ce registre), narrant, sur le mode de la saga, la fresque dessinée par les rockers mancuniens.

De fait, en sollicitant les acteurs pour raconter le film – Jon Robb n’intervenant que pour lancer les chapitres – Manchester Music City conserve son intérêt tout au long de ses près de cinq cents pages : pourquoi ici ? « Bien sûr que les Stone Roses viennent de Manchester. Est-ce qu’ils pourraient venir d’autre part ? Et les Smiths et Joy Division ? D’où pourrait venir Ian Curtis ? Et Factory Records ? Et l’Haçienda ? C’est une putain d’évidence. » (Noel Gallagher, Oasis) Pas si évident que ça, en fait. Il a fallu une somme non négligeable de coïncidences, quelques hasards, la convergence de plusieurs talents et la bonne volonté – de celles qui touchent au génie – de Tony Wilson, créateur du Label Factory qui lança Joy Division, James, Happy Mondays, The Fall et bien d’autres groupes majeurs : « J’étais un étudiant typique de la fin des sixties. Je me suis rendu compte que la vie s’organisait en cycles. Il y a des périodes où la culture est vivante et d’autres où elle meurt. » « J’avais vraiment l’impression qu’on attendait qu’il se passe quelque chose. »

« Il croyait en ce qu’il chantait. »

Et il se passa quelque chose qui dura jusqu’au milieu des années 1990, par vagues successives, avec ses creux (peu, mais profonds) et ses pics (nombreux et tenaces). « Manchester était le berceau du capitalisme, mais, à la fin des années 1970, elle était devenue son tombeau. » (Richard Boon, manager des Buzzcocks) Où comment une ville sinistrée se releva dans un hurlement après avoir vu les Sex Pistols ou les Buzzcocks en concert. La musique pour s’en sortir ? Le punk ne fut jamais un gage de réussite sociale, mais son énergie réanima les désirs et les colères, montra la voie dans laquelle se lança Ian Curtis, tout d’abord avec Warsaw, puis, délaissant le son et les attitudes punks au profit d’une morbidité plus poétique, Joy Division. Avec Unknow Pleasure et Closer, Curtis et les siens s’imposeront comme l’un des plus grands groupes de tous les temps. « Un peu plus tard, j’ai demandé à Annik [la maîtresse de Ian] ce qu’elle pensait de Closer et j’ai été surpris quand elle m’a dit qu’elle le détestait : « Tu ne vois pas qu’il croit en ce qu’il chante. » Je lui ai répondu que non, que c’était juste un style qu’il se donnait, mais elle avait raison. Ce qui en fait un grand disque : il croyait en ce qu’il chantait. » (Tony Wilson) Ian Curtis se suicidera avant la sortie de Closer, rajoutant au génie le drame, créant le mythe, imposant Manchester comme pierre angulaire de l’histoire du rock.

À la fin du sublime Control d’Anton Corbijn, film sur Ian Curtis, la fumée blanche qui s’élève au-dessus des toits de Manchester sur les premières notes d’Atmosphere n’est pas seulement la métaphorique représentation de la mort de Curtis, mais également l’annonce d’un feu qui animera la ville durant plusieurs décennies. Car si les pages de Manchester Music city consacrées à Joy Division sont sans doute les plus poignantes, ce qui suit est tout aussi captivant : New Order, The Smiths, James, la folie madchester 2 et les raves, Oasis…

That joke isn’t funny anymore3

Impossible dans un simple article de faire exhaustivement état de l’effervescence qui anima la grande cité du nord de l’Angleterre. John Robb le fait très bien, sans ennuyer, jouant sur l’enchaînement des anecdotes, utilisant leur apparente légèreté comme s’il s’agissait de faits scientifiques, suscitant même l’intérêt des fans purs et durs qui penseraient ne pouvoir plus rien apprendre : « Andy [Rourke, bassiste des Smiths] mangeait des sandwichs au bacon pendant l’enregistrement de Meat is Murder ! Le groupe est devenu plus important, et l’album s’est classé numéro un. » (Johnny Marr, The Smiths)

Les chapitres sur le mouvement madchester et les soirées de l’Haçienda4 sont plus que truculents et soulignent combien l’envie de faire la fête – de se défoncer… – fut partie prenante d’un pan de l’histoire de la ville. Comme nous le disions plus haut, les heures de gloire de Manchester eurent des causes parfois un peu hasardeuses. Sur ce point, la formation et le succès des Happy Mondays, groupe phare de la scène madchester gonflé aux acides, sont plus que révélateurs : « Bez [ami du groupe qui, apparemment, n’a jamais été vu dans son état normal…] venait toujours aux répètes quand on faisait des albums. S’il se mettait à bouger la tête, à danser et à sourire, ça voulait dire qu’il approuvait. Tous les morceaux devaient passer par le Bez test avant qu’on les fasse écouter. » Suivirent la réussite et des déboires mémorables.

Il y aurait tant d’autres choses à dire sur ce précieux Manchester Music City que le mieux reste encore de le lire, évidemment. Vous y apprendrez, outre les romanesques aventures des groupes tels que les Stones Roses ou Oasis, comment la drogue et les gros bras prirent en main la ville, comment la house music dépassa le rock dans les rues de la ville, comment le calme (relatif) revint peu à peu. Et pourquoi Manchester restera toujours un mythe.

Derrière la « petite » Histoire, se lit en creux celle plus sociologique, plus politique, d’une ville moribonde qui devint au milieu des années 2000 un important carrefour économique de Grande-Bretagne (plus forte croissance, deuxième au rang des investissements internes) et d’Europe. On aimerait croire que c’est la musique qui, avant de peu ou prou disparaître, sauva la ville. À moins que ce retour au capitalisme tonitruant n’annonce une prochaine nouvelle vague rock, en réaction. La vie s’organise en cycles nous disait Tony Wilson. « Il y a des périodes où la culture est vivante et d’autres où elle meurt. » Le nouveau cycle est attendu avec impatience.

Manchester Music City 1976-1996 : Buzzcocks, Joy Division, New Order, Happy Mondays, Smiths, Stone Roses, Oasis de John Robb
Traduit de l’anglais par Jean-François Caro
Éditons Payot & Rivages
479 pages
Crédit photographique : éditions Payot & Rivages, Wea

  1. Melody Maker, NME, Disc, Record Mirror et Sounds sont des journaux musicaux britanniques. []
  2. Madchester désigne un mouvement musical, impulsé par des groupes comme les Happy Mondays et les Stone Roses, qui connut un grand succès à la fin des années 1980 : danse, drogues et alcool. []
  3. Un des titres de l’album Meat is Murder des Smiths. []
  4. Club connu pour avoir été l’un des premiers à diffuser de la musique électronique après l’essoufflement du son new wave. []

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