Tempête ! jusqu’au 19 juin 2010, théâtre des Bouffes du Nord

Lors de sa création en janvier dernier au théâtre du Vésinet, Rhinocéros avait été séduit par Tempête ! de la compagnie Irina Brook, une pièce librement inspirée de William Shakespeare. Après quatre mois de tournée, le spectacle revient à Paris : l’ensemble a mûri, est encore mieux maîtrisé et s’épanouit avec bonheur sur le beau plateau des Bouffes du Nord. C’est l’occasion pour nous de rencontrer Scott Koehler qui livre une performance impressionnante dans le rôle d’Ariel, l’esprit au service de Prospero.

Tout juste sorti de scène, en dégustant une bière largement méritée, l’acteur d’origine australienne évoque son parcours et son métier. Un métier ? Peut-être faudrait-il plutôt parler de passion, tellement on est frappé par l’intensité que Koehler dégage quand il évoque ses aventures scéniques à travers le monde.

Australie, États-Unis et Europe : vous vous êtes formé aux arts du spectacle vivant sur par moins de trois continents. Racontez-nous votre parcours…

Scott Koehler : J’ai fait des études de théâtre et de cinéma à l’université en Australie – dans plusieurs universités en fait, dont une plus spécialisée dans le théâtre asiatique, avec un côté plus dansé que joué. J’ai aussi un peu étudié la danse indienne. Ensuite, j’ai travaillé pendant trois ans dans une compagnie orientée sur le physical theatre. Le terme ne veut pas dire grand-chose, mais disons qu’il s’agissait plus de bouger que de parler.

Après, je suis parti aux États-Unis rejoindre le New World Performance Laboratory, un groupe formé par des personnes ayant beaucoup travaillé avec Jerzy Grotowski1. C’était là encore une approche très physique. Avec eux, pendant un an, ce fut une sorte d’apprentissage, une expérience incroyable, très forte. Ensuite, j’ai fait deux fois le tour du monde, en participant à des stages avec des gens très différents. J’avais reçu des subventions de ma ville, ce qui m’a permis d’aller au Japon, en Europe… Jusqu’au jour où, six mois après avoir fait un stage avec Philippe Genty, celui-ci m’a rappelé pour une audition. En m’y rendant, je ne savais pas si je venais en France pour deux semaines ou pour trois ans ! Et j’ai été pris.

Comment s’est faite la rencontre avec Irina Brook ?

S.K. : Il se trouve que Philippe Genty et Irina Brook ont le même producteur. C’est leur producteur qui m’a dit qu’Irina cherchait quelqu’un d’un peu polyvalent. J’ai donc fait une audition… par Internet ! Je lui ai fait parvenir un CV et des vidéos de ce que j’avais fait – des super conditions d’audition, vraiment : pas de stress, tranquille, c’était génial !

L’intégration dans cette compagnie où tout le monde se connaissait déjà s’est-elle bien passée ?

S.K. : Sans aucune difficulté. Quand il a été annoncé que j’allais travailler avec eux, tout d’un coup, j’ai reçu plein d’e-mails de gens que je ne connaissais pas qui me souhaitaient la bienvenue et me disaient des choses sympas… Et ça me faisait un peu peur, je pensais : «  Ils sont cinglés, qu’est-ce qu’il se passe, ils sont trop gentils ! » Puis nous avons commencé la première étape de travail, pendant trois semaines à Nevers et, franchement, ce n’était pas du tout comme du travail, c’était très facile. C’était l’été, nous mangions très bien, tout en accomplissant beaucoup de choses. C’était incroyable.

Dans un entretien, Irina Brook nous avait expliqué travailler beaucoup à partir du texte mais aussi à partir d’improvisations des comédiens, ce fut le cas pour Tempête ! ?

S.K. : Oui, les deux. Au début, la moitié du temps, nous faisions un travail de table avec le texte, à partir de plusieurs traductions différentes : du français, de l’anglais et un peu d’espagnol et d’italien… Nous avons essayé de trouver une adaptation du texte qui soit jouable, pas trop littéraire. L’autre moitié du temps, nous faisions beaucoup d’improvisations, parfois sur l’idée d’une scène, parfois sur un bout de texte vu ce matin-là… Irina nous a vraiment laissés nous faire plaisir.

Dans Tempête ! vous interprétez un esprit qui pour les besoins de l’histoire se transforme aussi bien en magicien que narrateur. Comment avez-vous abordé ce rôle ?

S.K. : En fait, je ne sais pas ! Je ne me suis pas vraiment posé de question. Je trouve que le casting est très fort, même si Irina me connaissait moins que les autres. Elle nous a tous mis dans des personnages qu’il nous était facile d’adopter. J’ai surtout essayé de trouver un peu de légèreté… Mon personnage a la chance de raconter des choses qu’on ne voit pas sur scène, ce qui m’a donné la possibilité d’explorer pas mal d’aspects différents. Et puis parfois, il a fallu inventer en fonction de ce qui se passait après, car toute l’histoire est jouée au même endroit. Par exemple, dans la scène où les autres comédiens détruisent une partie du décor, que pouvions-nous imaginer pour continuer le spectacle ? Ce fut alors une progression naturelle de dire qu’Ariel arrivait et devait tout remettre en place, et c’est ainsi qu’il se met à tout refaire à l’envers.

D’ailleurs, cette scène où vous remontez le temps est incroyable…

S.K. : Ce qui est intéressant c’est qu’au début, on ne sait pas ce que je fais et petit à petit, on comprend. Ça, c’est le truc le plus agréable au théâtre : être surpris, être amené quelque part et se poser des questions, ne pas anticiper ce qui va se passer. Car sinon c’est ce qu’il y a de pire, on s’ennuie.

Vous dites avoir voulu amener de la légèreté à votre personnage, il y a même des moments où vous semblez presque voler sur scène…

S.K. : Il me semble que c’est nécessaire dans le jeu d’acteur de travailler avec les éléments de son poids physique : veut-on être lourd ? veut-on être léger ? C’est quelque chose que plusieurs profs m’ont fait beaucoup travailler.

Il y avait déjà cette notion de légèreté dans Boliloc de Philippe Genty, notamment dans tous les tableaux dans l’espace, où votre personnage flottait…

S.K. : Là, c’était complètement différent. Il y avait un paradoxe, car techniquement c’était lourd – nous étions harnachés avec un équipement noir que nous devions cacher –, mais nous devions donner l’illusion d’être légers. Alors que dans Tempête ! il s’agit vraiment de prendre l’espace, bouger, sauter, être vraiment léger.

En 2004, vous aviez fait un spectacle solo, Snark, est-ce une aventure que vous aimeriez recommencer ?

S.K. : Oui, bien sûr ! C’est un spectacle adapté de La Chasse au Snark de Lewis Carroll, un solo avec plein de marionnettes. Pour un solo, il y a beaucoup d’éléments (NDLR : dans Snark, Koehler utilise pas moins de 250 accessoires), ce qui en fait un grand spectacle. J’espère vraiment pouvoir le reprendre.

Vous aviez suivi une formation de marionnettiste ?

S.K. : Je n’ai pas vraiment fait d’école, j’ai appris en travaillant avec différentes personnes, différentes compagnies.

Votre démarche fait penser aux compagnons qui apprenaient leur art en allant de ville en ville servir chez différents maîtres…

S.K. : C’est tout à fait ça. Le théâtre, la danse, les marionnettes, le jeu, le texte, je les ai appris avec des gens avec qui je faisais tout, même le décor… il y a un côté artisanal. Et je suis vraiment nul quand il s’agit de construire quelque chose, mais je construis quand même avec du scotch, du carton… C’est du théâtre, c’est ce que je fais. J’ai du mal à dire : « Je suis comédien », je ne crois pas que je pourrais jouer n’importe quel rôle, mais je suis un homme de théâtre, dans son côté artisanal.

Votre compagnie à vous s’appelle les Cary Grant Players, ce qui dévoile une de vos influences. Quels autres artistes vous ont marqué et de quelle manière ?

S.K. : Un des grands, pour moi, c’est Philippe Genty car il fait un théâtre unique, jamais vu avant. Il utilise un langage visuel surréaliste que j’adore parce que je trouve ça étrange, parce que je ne comprends pas… Parce que, comme nous l’avons évoqué avant, je ne peux pas anticiper, je ne sais pas ce qui va se passer – j’ai un peu de mal avec le théâtre où l’on raconte un joli texte. J’aime aussi beaucoup quelqu’un comme Simon McBurney et son Théâtre de la complicité : un collectif qui fait un travail d’ensemble, pour raconter une histoire avec des moyens très simples ; qui, juste en étant présents sur scène, arrivent à faire voyager les gens.

Il y a aussi des artistes que j’adore en danse : ce que fait Josef Nadj est hallucinant, car là encore ce sont des choses très étranges. Dans les spectacles des autres, je vois des danseurs, alors que quand je vois un de ses spectacles, je vois un personnage qui danse. Je crois qu’il faut danser pour une raison et chez Nadj il y a des personnages qui ouvrent l’imagination, pas simplement un exercice de style.

Crédit photographique : Patrick Lazic

  1. Metteur en scène polonais, dont les théories du théâtre ont été très influentes dans la seconde moitié du XXe siècle. Entre autres, il place l’acteur au centre du travail théâtral et met l’accent sur son entraînement physique. []

2 réflexions sur “Entretien avec Scott Koehler – L’artisan globe-trotter

  1. oui, cet acteur est aérien, raffiné bref splendid. D’ailleurs toute la distribution de Tempête est excellente. Si parfois le propos nous échappe un peu, l’humour et le plaisir que prennent les comédiens à jouer ensemble une partition physique étonnante nous ravie.
    Bravo! Mars

  2. Mars – Irina Brook a un vrai talent pour la direction d’acteurs et sait bien s’entourer, c’est certain ! Par curiosité, qu’est-ce qui vous a paru peu clair dans cette pièce ?

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