Parution le 26 mai 2010

Eddy du Perron1 aurait retrouvé – du moins le fait-il croire – le manuscrit de Bodor Guila, un aspirant poète qui se rendit à Paris durant les années 1920 à la rencontre du milieu littéraire et intellectuel de Montmartre. Malgré son enthousiasme de départ, Bodor ne comprit rien à la poésie des bohèmes de la Butte et en fit la satire sous forme de pastiches. Eddy du Perron en profite ainsi pour régler ses comptes avec cette avant-garde qui l’avait pourtant initialement séduit.

Manuscrit trouvé dans une poche débute par une « explicationnette », rédigée par « le trouveur », sur le contenu de ce texte : Bodor Guila, « – jeune homme – devenu idiot – dans sa poche trouvé manuscrit – ». De quoi parle ce manuscrit ? Il s’agit du récit de l’immersion de Bodor parmi les poètes de Montmartre et ses rencontres avec les célébrités du moment, rencontres qui firent à chaque fois naître un poème en hommage aux maîtres : Pascal Pia, Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars, Tristan Tzara, Walt Whitman… Et à travers ces hommages qui sont autant de charges, l’aspirant écrivain, crédule et sceptique devant les œuvres de ses maîtres, s’interroge sur les raisons de leur succès.

Quel est le secret de ces grands auteurs portés au pinacle ? « Il faut quelque temps pour que notre apprenti littérateur ne comprenne la clé du succès : un grand poète doit être atteint de folie, qui seule confère le génie. » C’est à cela – la folie, donc – qu’il va tendre, poussé par son désir de faire son entrée parmi les génies de la littérature. Absurde entreprise qui le mènera à sa perte. Pour faire authentique, Eddy du Perron inclus un certificat médical signé par le bien nommé Docteur Grattefesces qui réclame l’internement d’un patient – Bodor – atteint « d’amnésie cérébrale, due à des tentatives insuffisamment guidées pour arriver au degré suprême d’aliénation de l’esprit. »

Une lecture avant tout ludique

Ici, le pur exercice de style – le pastiche à charge –  prime bien entendu sur la fiction et la lecture de ce livre court est quelque peu difficile. Toutefois, si l’on cherche (et on le doit pour que le texte gagne en efficacité) à reconnaître les modèles pris pour cibles en s’aidant des indications, Manuscrit trouvé dans une poche devient un jeu, peut-être pas à la portée de tout un chacun, mais tout de même assez plaisant pour en venir à bout.

Notamment lorsque, surpris par l’absence de ponctuation rencontrée chez Apollinaire, Bodor s’adresse à l’auteur de Alcools : « Merci cher maître pour la leçon tout ira bien j’espère je ferai de mon mieux pourquoi faut-il garder des choses superflues dans la prose cher maître c’est inutile je chasse les points et les virgules de ma prose comme de ma poésie ».

Le pastiche, par définition, joue sur l’exagération et, de fait, peut froisser la susceptibilité – si ce n’est contrarier – les lecteurs purs et durs des poètes visés. On peut également trouver qu’à certains moments la satire manque de pertinence, paraisse un peu gratuite. Mais la mauvaise foi par laquelle le texte se moque de certains grands noms procure un plaisir simple, très humain à vrai dire, qui est celui de déboulonner les statues, de titiller les mythes, d’attaquer, même pour rire, même injustement, les grands modèles devenus conventionnels. Ne serait-ce que de ce point de vue, Manuscrit trouvé dans une poche est une réussite.

Manuscrit trouvé dans une poche d’Eddy du Perron
Éditions Cambourakis
56 pages
Crédit photographique : éditions Cambourakis, National Gallery – Londres
Image bandeau : Boulevard Montmartre, effet de nuit (détail), Camille Pissaro

  1. Écrivain néerlandais d’ascendance française, Eddy du Perron (1899-1940) se lia d’amitié au cours de sa carrière de journaliste-écrivain avec plusieurs figures artistiques et littéraires de son époque telles que Pascal Pia ou André Malraux, qui lui dédia La Condition humaine. []

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