Parution le 17 mai 2010

Faut-il respecter les dernières volontés d’une morte ? On serait tenté de dire que cela dépend de beaucoup trop de points pour en débattre ici. Faut-il les respecter lorsque celles-ci ne sont pas claires ? Là, c’est encore plus compliqué. Par exemple, dans Portrait d’un mari avec les cendres de sa femme, il est question de répandre les cendres d’une femme adorée à l’endroit où elle a été la plus heureuse. Très bien. Mais où a-t-elle été la plus heureuse ? C’est à cette question (et à ses conséquences) que devra répondre son mari, le docteur Maras, malmené tout au long du roman par le doute. Et le lecteur par l’ennui.

À 50 ans, la riche carrière d’Alma Joncas semble toucher à sa fin. Bien que tendrement entourée par son mari et sa fille Mélissa, c’est dur ; elle donnerait tout pour un dernier rôle. Coup de chance, on lui propose de remonter sur scène. Mais après une première triomphale, elle apprend que son cœur risque de lâcher. L’opération périlleuse s’impose. La veille de celle-ci, après un repas (du condamné) aux chandelles avec son mari, Alma, désireuse de trouver dans les bras du docteur Maras un voluptueux réconfort, lui dit : « Fais-moi voler, mon amour. Même si l’opération réussit, longtemps je ne serai plus qu’une mouette aux ailes cassées. »

Voilà, nous sommes au tout début du roman, et la lecture d’une telle phrase, que l’on espère avoir été écrite au second degré, nous inquiète beaucoup quant à la qualité du reste du texte. Car, ne nous en cachons pas, Rhinocéros ne goûte pas, mais alors pas du tout, ce genre de mièvrerie. Alors, lorsqu’Alma succombe en plein orgasme trois lignes plus loin, rajoutant le cliché à la mièvrerie, l’envie de charger démange le Rhino. Surtout lorsqu’on lit ces quelques mots du docteur Maras : « Plus jamais je ne lui donnerai la réplique, plus jamais je n’entendrai son beau rire dans la maison. » Là, plus de doute, on frôle la marclévysation.

Mais on s’accroche, malgré l’écriture naïve de Pan Bouyoucas, son style innocent et ses dialogues puérils, car la trame du livre a quelque intérêt. Bien mené, ça pourrait être du Kafka. Alma avait une dernière volonté : que l’on jette ses cendres à l’endroit où elle a été la plus heureuse. Mais où ? Maras ne sait pas, mais tous autour de lui (famille, amis proches, moins proches) ont une idée et se manifestent pour la proposer : sur les planches d’un théâtre, dans le jardin d’enfance d’Alma, en Grèce… Soucieux d’écouter chacun, le docteur décide de retourner sur les lieux avant de trancher : « Sans se douter le moindrement qu’avec ces mots il déclenchait une chaîne d’évènements qui changeraient le cours de sa vie et de celle de sa fille à tout jamais. » Le suspens est à son comble…

Ashes to ashes

Il ne se passera pas grand-chose, et ça sera long. Dès qu’une certitude se forge, quelqu’un revient à la charge pour instiller à nouveau le doute dans la tête du docteur Maras qui doit se confronter à l’idée qu’Alma n’a pas été heureuse avec lui (puisque chacun revendique ce moment, un moment de bonheur potentiellement parfait dont ils étaient exclus lui et sa fille). C’est difficile à encaisser. Et Maras devient un peu fou à force de chercher une réponse, il ne s’occupe plus de sa fille, il se laisse envoûter par la vilénie des gens qui l’entourent. À un moment, il enterre l’urne en Grèce, puis la déterre immédiatement suite à un coup de fil sur son portable. Et c’est reparti.

Ça dure tellement que les chœurs antiques entrent en scène pour prévenir Alma, la sermonner et lui signaler le desarroi de son mari : « Ah, Alma, s’il y a une vie après la vie et que les morts peuvent observer les vivants, comme tu dois regretter tes dernières volontés ! » Les chœurs antiques, c’est un peu la porte ouverte au grand déballage. Alors le lecteur aura droit à plusieurs passages oniriques convoquant la mythologie, mais aussi à un dialogue halluciné entre la morte et son mari où les mots importants sont écrits en majuscule pour aider à la compréhension du texte.

On est à deux doigts d’abandonner le livre quand le docteur Maras, conseillé par une opulente célibataire hollandaise (dont l’introduction, attendue, souligne la faiblesse des ressorts dramatiques), met un peu de côté les cendres pour s’occuper de sa fille en péril. À partir de là, c’est le bouquet final, avec une guignolesque histoire de secte à laquelle Maras tient tête en mettant en place une rocambolesque et mal cousue machination. Et les cendres alors ? Après la lecture des pérégrinations du pauvre docteur Maras, on se dit qu’une bonne âme (son éditeur ?) aurait dû l’aider à trouver où les répandre : n’importe où, si possible assez tôt dans le roman.

Portrait d’un mari avec les cendres de sa femme de Pan Bouyoucas
Éditions Les Allusifs
128 pages
Crédit photographique : éditions Les Allusifs

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