Jusqu’au 31 juillet 2010, Musée Fujak, Festival OFF d’Avignon

Au milieu de l’offre multiple et parfois tapageuse du Festival OFF se trouvent des perles qu’il faut se donner la peine d’aller chercher. Pierre Rivière, l’âme du crime en fait partie. Petite merveille de théâtre atypique, ce spectacle propose une expérience à la fois puissante et intime. Dans la salle, un rectangle de terre définit au sol l’espace d’une cellule, celle de Pierre Rivière, paysan normand qui en 1835 va tuer sa mère, sa sœur et son frère. L’histoire véridique de ce jeune homme nous est parvenue, car lors de son incarcération, il rédigea un mémoire de 40 pages retraçant sa vie et son acte – un document notamment étudié par Michel Foucault1.

Bien que des réalisateurs s’en soient déjà emparés pour le porter à l’écran2, l’adaptation théâtrale de ce récit n’avait rien d’évident. Fasciné par ce texte, Laurent Stéphan s’y atèle pourtant. Grâce à quelques objets et une interprétation intense, il nous fait vivre un des moments les plus forts du OFF.

Comment êtes-vous entré en contact avec ce texte de Pierre Rivière ?

Laurent Stéphan : C’est une longue histoire. Je connais ce texte depuis longtemps, je l’ai croisé pour la première fois alors que je travaillais sur une autre pièce, Le Baladin du monde occidental3. C’est une pièce où il est déjà question de parricide : un jeune arrive dans un village en déclarant avoir tué son père et les villageois, au lieu de s’en offusquer, l’accueillent comme un héros. Celui qui a fait quelque chose que personne n’oserait jamais faire. Mais trois jours après, le père arrive : il n’était pas mort, mais seulement blessé, et tout le village se retourne contre le jeune homme. En travaillant sur ce texte, j’ai vu mentionner le mémoire bien connu de Pierre Rivière et je l’ai lu.

Bien connu dans certains milieux, mais pas par tout le monde…

L. S. : À l’époque où cela s’est passé, en 1835, puis pendant le procès en 1836, on en a énormément parlé. C’était aussi le tout début de la médecine aliéniste – il n’y avait pas encore de psychologues – et ces spécialistes voulaient défendre leur bifteck ! Ils avaient tous leur mot à dire et ils n’étaient pas d’accord sur Pierre Rivière. La moitié disait qu’il était fou, fou, fou, fou à lier et l’autre moitié disait que non, au contraire, ce qu’il avait écrit en prison montrait qu’il était sain d’esprit et très logique.

C’est vrai qu’il y a une apparence de logique dans le récit.

L. S. : Simplement, c’est une logique en biais. Le curé du village disait qu’il « avait un travers dans l’imagination. » Ça m’a beaucoup aidé pour le spectacle. Dans l’édition qui a été faite du texte, il y a tout, le mémoire mais aussi les différentes pièces du dossier : le procès-verbal du garde champêtre qui l’arrête, des interrogatoires des gens du village, etc. Tout ça m’a beaucoup servi. Comme les personnes qui parlent de ce qu’avait fait Pierre une fois, tout nu dans une grange – voilà pourquoi je suis nu en scène pendant quelques minutes. Ça a aidé à la mise en scène.

Justement, comment en êtes-vous arrivé à vous dire que ce texte pouvait être théâtralisé ?

L. S. : En découvrant le travail sur les objets et la matière avec Philippe Genty, un grand monsieur de la marionnette et du théâtre visuel. Nous nous sommes rencontrés au cours d’un stage à Charleville-Mézières au sein de l’Institut international de la marionnette et nous avons travaillé avec des objets, du plastique, du talc… Et il m’est apparu évident que je pouvais désormais monter ce texte qui me préoccupait depuis déjà deux ans, que je lisais et relisais… à présent je savais comment m’y prendre : à travers les objets.

Ensuite, Philippe Genty et sa femme, Mary Underwood, ont bien voulu me servir de regards extérieurs. J’ai travaillé tout seul, puis je leur ai montré ce que j’avais fait, et j’ai aussi bénéficié d’un troisième regard extérieur qui m’a beaucoup aidé, celui de Michèle Heydorff. Genty m’a apporté la terre, ce qui est énorme car il y a beaucoup de choses dans le spectacle qui reposent là-dessus. Je joue sur un rectangle de terre qui représente d’abord la cellule, et puis qui peut devenir un champ et, surtout, une tombe… enfin, plein de choses !

Vous utilisez une élocution très particulière pendant le spectacle, d’où vient-elle ?

L. S. : Je ne sais pas comment ce jeune homme parlait il y a cent soixante-dix ans. Je n’avais pas envie de prendre l’accent normand, je pense que cela aurait pu être ridicule. J’ai donc pris le texte, très scrupuleusement. Or, quand il a été publié, le collectif qui s’en est chargé a décidé de garder toutes les fautes d’orthographe et toutes les « étrangetés ». Il y a des accents qui manquent, des s absents à la fin des mots… À titre d’essai, je suis parti du postulat qu’il parlait comme il écrivait. Et je me suis aperçu que cela donnait une étrangeté, qu’il y avait une rythmique qui se dégageait. J’ai décidé de le systématiser, ce qui a donné cette diction un peu chaotique.

Vous jouez toujours ce spectacle dans un cadre aussi intimiste  que celui du musée Fujack (une vingtaine de places, disposées en U autour du comédien) ?

L. S. : Cela fait longtemps que je joue ce spectacle, car je n’arrive pas à m’en détacher. J’ai essayé plusieurs dispositions, en frontal, ou avec le public en U comme ce soir, et c’est ce que je préfère, d’avoir les gens tout près. Comme les objets que j’utilise sont petits, qu’il y a la terre, c’est intéressant que les spectateurs soient un peu « éclaboussés » par cette histoire.

Pierre Rivière, l’âme du crime, adapté, mis en scène et interprété par Laurent Stéphan. Regards extérieurs : Philippe Genty, Mary Underwood et Michèle Heydorff.
Crédits photographiques : Marc Ginot, Olivier Stéphan, Archives départementales du Calvados.

  1. Le manuscrit commenté est disponible aux éditions Folio. []
  2. Notamment René Allio avec Moi Pierre Rivère, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère. []
  3. Pièce de l’Irlandais J. M. Synge. []

Une réflexion sur “Entretien avec Laurent Stéphan, interprète de Pierre Rivière, l’âme du crime

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